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Lennon : pourquoi il a dit adieu à la scène dès 1966

Publié le 25 avril 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

John Lennon a fui la scène dès 1966, dégoûté par la Beatlemania et les tournées qu’il percevait comme un cirque médiatique. Pour lui, le studio devient un sanctuaire de liberté créative.


Les Beatles ont arrêté de tourner en 1966. L’histoire officielle parle d’un groupe devenu trop complexe, trop inventif, trop… studio. Mais cette version, bien qu’en partie vraie, masque une autre réalité plus intime, plus brutale aussi : John Lennon, le plus incisif, le plus rebelle des Fab Four, ne voulait plus jamais remettre les pieds sur scène. Il en avait assez, littéralement. Il l’a dit, il l’a martelé, et il l’a assumé jusqu’au bout de sa carrière : pour lui, les concerts n’étaient qu’un spectacle de « puces savantes ».

Cette image cinglante, Lennon ne l’a pas choisie au hasard. Elle traduit le dégoût profond qu’il nourrissait pour le music-hall moderne que les Beatles étaient devenus au mitan des années 1960. Loin de l’ivresse des débuts, le plaisir de jouer en public s’était mué en cauchemar médiatique, en performance automatique et vaine, dont il a voulu s’extraire par tous les moyens. Il fallait quitter la scène pour retrouver du sens. Et tant pis pour les fans, pour les dollars et pour la légende.

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Le début de la fin : quand la Beatlemania devient insoutenable

Quand les Beatles commencent à tourner à l’international, dès 1964, ils sont au sommet du monde. Mais très vite, le rêve devient une farce. Les cris des fans couvrent la musique, les systèmes de sonorisation sont archaïques, les salles mal préparées, les déplacements incessants. À mesure que le groupe affine son écriture — passant de « She Loves You » à « Norwegian Wood », puis à « Tomorrow Never Knows » — la scène ne suit plus.

Et John Lennon, surtout, se désintéresse. Il n’est plus ce jeune Liverpuldien émerveillé par les cris hystériques. Il est en quête de profondeur, de sens, d’authenticité. Il veut faire de la musique, pas du spectacle. Il dira plus tard : « On ne s’entendait même plus jouer. On pouvait à peine entendre nos guitares. Le public ne voulait pas de musique. Il voulait les Beatles. »

Cette dissociation, entre l’artiste et l’icône, devient insupportable. Lennon sent qu’il joue un rôle, qu’il reproduit un numéro mille fois rejoué. Il parle alors d’un cirque, d’une cage dorée où il est contraint d’amuser la galerie — ces fameuses « performing fleas », les puces savantes qu’on exhibe sans fin pour quelques applaudissements.

L’affaire « Jésus » : le scandale comme point de non-retour

Si la lassitude artistique ronge John Lennon, c’est bien un événement extérieur qui va précipiter sa décision de quitter la scène pour de bon : l’affaire « Jésus ».

En mars 1966, lors d’une interview accordée à la journaliste britannique Maureen Cleave, Lennon prononce une phrase qui va faire trembler l’Amérique puritaine : « Le christianisme va disparaître. […] Nous sommes plus populaires que Jésus maintenant. » Une réflexion plus sociologique que provocatrice, mais sortie de son contexte, elle devient explosive.

Des mois plus tard, lors de la tournée américaine, la phrase refait surface. Le Sud des États-Unis s’enflamme. Les extrémistes chrétiens organisent des autodafés d’albums Beatles, les radios boycottent leurs disques, le Ku Klux Klan menace, et les Beatles reçoivent des menaces de mort. Les concerts deviennent des moments d’angoisse, sous haute sécurité. L’épisode de Memphis est particulièrement tendu : deux concerts dans une ville ultra conservatrice, avec la peur permanente d’un attentat.

Lennon, qui déteste déjà cette vie de pantin ambulant, est terrifié. Il confiera plus tard : « Je remercie toujours Jésus d’avoir mis fin à mes jours de tournée. Si je n’avais pas dit que les Beatles étaient ‘plus populaires que Jésus’ et fâché le Ku Klux Klan chrétien, eh bien, Seigneur, je serais peut-être encore là-haut avec toutes les autres puces savantes ! »

Cette phrase, à elle seule, dit tout. La scène est devenue un piège. Le public, un danger. Et la Beatlemania, un monstre hors de contrôle.

La fuite vers l’atelier : le studio comme sanctuaire

Dès la fin de la tournée de 1966, Lennon est libéré. Libéré de la scène, mais pas de la musique. Il s’engouffre avec bonheur dans le travail en studio. À partir de Sgt. Pepper’s, les Beatles deviennent un groupe de laboratoire, et Lennon s’y épanouit comme jamais.

Le studio lui permet de créer sans entraves, de multiplier les couches sonores, d’explorer la dissonance, la poésie, la violence psychologique, comme sur I Am the Walrus ou Revolution 9. Ce que la scène ne lui autorisait pas, le studio le rend possible. C’est aussi là qu’il commence à mêler musique et performance conceptuelle, notamment avec Yoko Ono.

Ce retrait ne l’empêche pas d’apparaître ponctuellement sur scène. En 1969, avec le Plastic Ono Band, il joue au festival de Toronto. Mais il s’agit moins d’un concert que d’un manifeste, où l’artiste expérimente en public une forme de nudité musicale. Plus tard, à la télévision ou pour des causes ponctuelles, il rejouera quelques morceaux, mais sans jamais renouer avec l’idée de la tournée.

Le refus de la nostalgie : quand McCartney perpétue le mythe

Pendant ce temps, Paul McCartney prend le contre-pied exact. Avec Wings, il repart sur les routes, recrée un groupe, réinvente une tournée. Il interprète des titres des Beatles, comme « Yesterday », et incarne à sa manière la mémoire vivante du groupe.

Lennon, lui, refuse cette logique. Il ne veut pas entretenir la flamme du passé. Il veut casser l’image, ne pas devenir un musée ambulant. Ce refus explique aussi sa déclaration provocante dans God, sur l’album Plastic Ono Band : « I don’t believe in Beatles. » Ce n’est pas un rejet de la musique, mais un rejet du mythe. Lennon veut enterrer la religion Beatles pour renaître en tant qu’homme, nu, fragile, sans armure ni icône.

C’est pourquoi il renonce aussi à chanter les tubes en concert. Même lors des rares apparitions publiques, il préfère les nouveaux morceaux, les cris viscéraux de Mother ou Cold Turkey, plutôt que de rejouer « Help! » ou « All You Need Is Love ».

La scène, un théâtre de mensonges

Pour John Lennon, la scène est devenue un théâtre où il ne peut plus être sincère. Et l’obsession de sincérité devient, après 1968, le cœur de son art. Il veut dire la vérité, même si elle est inconfortable. Il veut crier sa douleur, sa colère, ses regrets. Il veut se libérer des costumes, des masques, des postures.

Il voit dans la tournée une répétition stérile, une pantomime commerciale, une perversion de l’acte artistique. Refaire chaque soir la même setlist, mimer l’émotion, chercher l’approbation — tout cela l’écœure. La scène, dans son esprit, devient antinomique avec la création.

Ainsi, même au sommet de sa carrière solo, lorsqu’il aurait pu remplir les stades, Lennon dit non. Il reste à New York, compose en studio, élève son fils, s’éloigne du cirque médiatique. Il s’accorde seulement quelques apparitions choisies : The One to One Concert pour l’éducation des enfants handicapés, ou Salute to Lew Grade en 1975, où il chante déguisé… pour mieux dire qu’il joue un rôle qu’il ne veut plus jamais tenir.

Lennon, l’anti-rockstar

John Lennon est l’un des rares artistes de son temps à avoir compris — et assumé — que le rêve de la scène pouvait virer au cauchemar. Tandis que d’autres couraient après les projecteurs, lui les fuyait. Non par peur, mais par refus du mensonge.

Ce choix radical, parfois incompris, a forgé une partie de son aura. Il ne chantait pas pour séduire, mais pour dire. Il ne tournait pas pour vendre, mais pour vivre. Et quand il chantait, c’était parce qu’il avait quelque chose à exprimer, pas à reproduire.

Son rejet de la scène, loin de l’éloigner de la vérité musicale, l’a sans doute rapproché de l’essentiel. Il a refusé d’être une puce savante. Et dans ce refus, il a conquis une autre forme de liberté — celle de créer sans devoir plaire, de vivre sans devoir jouer, d’être enfin un homme, et plus un Beatle.


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