Sommaire
- Les années 1960 : une révolution en marche et une fin brutale
- L’influence du LSD et le tournant « Revolver »
- La controverse publique : quand Paul McCartney rompt le silence
- George Harrison, le « Quiet One » en quête d’identité
- « See Yourself » : un hymne acide mûri sur presque une décennie
- Un regard sur l’héritage psychédélique des Beatles
- L’ultime pied de nez à l’insouciance des sixties
Les années 1960 : une révolution en marche et une fin brutale
Les années 1960 ont été marquées par une explosion culturelle sans précédent. Les mouvements de contre-culture, nourris par l’essor de la musique rock, ont ébranlé la société occidentale. Portées par des manifestations pacifistes, des revendications politiques et l’essor de nouvelles philosophies de vie, ces années ont offert à la jeunesse une soif de liberté et d’expérimentations.
Pour beaucoup, l’usage de drogues psychédéliques — le LSD en tête — a été un catalyseur de ces changements. L’époque vibrait alors au rythme d’expériences sensorielles, de concerts multicolores et de slogans comme “Peace and Love”. Mais cette fête décousue a connu un sombre point de bascule : l’affaire Charles Manson, à la fin de la décennie, a brutalement rappelé les dangers possibles de la rhétorique extrême et de la dérive sectaire.
C’est donc dans cette atmosphère bouillonnante, ce mélange de naïveté, de liberté et de risques, que la plus célèbre formation de rock de tous les temps — les Beatles — a enregistré en 1966 son album Revolver, parfois considéré comme leur premier opus vraiment “psychédélique”.
L’influence du LSD et le tournant « Revolver »
Si l’on évoque souvent l’acide LSD comme l’un des moteurs créatifs de Revolver, il convient de nuancer : les Beatles, avant même de s’y initier, avaient déjà fait preuve d’une imagination débridée. John Lennon et Paul McCartney, dès les débuts du groupe, faisaient preuve d’une versatilité musicale remarquable, George Harrison s’ouvrait à des instruments venus d’ailleurs (comme la sitar) et Ringo Starr apportait une pulse rythmique originale et inventive.
Cependant, l’acide a joué un rôle d’accélérateur dans la mutation du groupe. Bien que chaque Beatle l’ait vécu différemment, la drogue a contribué à élargir leurs horizons et à rompre définitivement avec l’image de quatre garçons dans le vent issue de leurs débuts. L’auteur-compositeur-interprète David Bowie, parlant de son expérience du LSD, expliquait :
“C’était très coloré, mais je pensais que mon imagination était déjà plus riche… L’acide ne fait que relier les gens à leur propre imagerie.”
De la même manière, George, John, Paul et Ringo n’ont pas attendu l’acide pour créer. Mais en 1965-1966, leur immersion dans cette nouvelle contre-culture les a conduits à repousser leurs limites musicales et spirituelles. D’une certaine façon, la prise de LSD a libéré leur audace au moment même où la pop music s’ouvrait à des expérimentations studio inédites — grâce, notamment, au travail de leur producteur George Martin.
La controverse publique : quand Paul McCartney rompt le silence
En 1967, au cœur de la frénésie psychédélique — et à l’heure où le groupe venait de bouleverser la musique populaire avec Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band — Paul McCartney rend publique la consommation de LSD au sein du groupe. Dans une interview télévisée qui fit grand bruit, Macca reconnaît que les Beatles ont effectivement recours à cette substance.
Ce coup de projecteur entraîne une vague d’indignation dans la presse britannique. À l’époque, les médias sont partagés entre fascination pour la jeunesse rebelle et condamnation morale. George Harrison, le plus discret des Fab Four, vit mal ce vacarme médiatique. Dans une déclaration ultérieure, il raconte :
“La presse s’en est donné à cœur joie. Je pensais que Paul aurait dû rester discret à ce sujet — j’aurais préféré qu’il ne dise rien.”
Cette colère de George ne vient pas tant de la drogue elle-même, mais plutôt du sensationnalisme entretenu par la presse. En parallèle, Harrison souligne une certaine ironie :
“Il nous a fallu dix-huit mois pour convaincre Paul de goûter au LSD, et finalement, il va à la télévision pour en parler.”
Cette période marque un tournant : les Beatles, déjà considérés comme des icônes, ne veulent plus être vus comme des “biens publics” figés dans un moule. En affirmant leur liberté, quitte à choquer, ils s’éloignent résolument de l’image policée de leurs débuts.
George Harrison, le « Quiet One » en quête d’identité
Souvent surnommé “le Quiet One”, George Harrison est pourtant au cœur des bouleversements créatifs et spirituels des Beatles. Né en 1943, il est le plus jeune membre du groupe. Il découvre le LSD avec John Lennon, parfois aux côtés d’amis comme David Crosby, qui leur aurait fourni de l’acide à certaines occasions. Mais plus encore que la drogue, c’est l’ouverture à la culture indienne, l’apprentissage de la sitar auprès de Ravi Shankar et la quête spirituelle qui marquent une rupture fondamentale dans sa vie.
George profite de cette prise de distance avec la pop traditionnelle pour explorer de nouveaux horizons : sur Revolver, il contribue déjà avec des morceaux comme “Love You To”. Sur Sgt. Pepper, on le retrouve avec “Within You Without You”, une chanson inspirée des ragas et de la philosophie indienne. Cette soif d’évasion et de transcendance aboutira à son voyage en Inde en 1966 et à son intérêt grandissant pour la méditation et la spiritualité hindoue.
Mais le clivage se ressent aussi au sein du groupe : John et Paul, formidable duo à l’origine de la quasi-totalité des plus grands hits des Beatles, laissent souvent peu de place aux compositions de George. Son besoin de reconnaissance et d’expression personnelle se fait alors de plus en plus pressant.
« See Yourself » : un hymne acide mûri sur presque une décennie
C’est dans ce contexte que naît “See Yourself”, une chanson que George commence à écrire en 1967, dans la foulée de la polémique créée par les aveux de Paul sur le LSD. À l’époque, Harrison souhaite avant tout exprimer sa vision de ce qui se passe : le tollé médiatique, la fracture entre la liberté créative et les pressions sociétales, l’hypocrisie ambiante.
L’idée va pourtant rester en sommeil pendant près de neuf ans. George ne la finalisera et ne la publiera qu’en 1976, sur l’album Thirty Three & 1/3 (sorti le 19 novembre de cette même année). Cette longue gestation s’explique par plusieurs facteurs :
- Les projets des Beatles en plein chaos : 1968 voit la création de Apple Corps et l’enregistrement mouvementé de The Beatles (plus connu sous le nom d’Album blanc). Les tensions grandissent, culminant avec la séparation du groupe en 1970.
- La carrière solo de George : après la dissolution des Beatles, Harrison se lance dans une carrière fructueuse, marquée notamment par l’album All Things Must Pass (1970). Durant toutes ces années, il continue de peaufiner, de reconsidérer ou d’abandonner provisoirement certaines idées musicales.
- Une volonté de faire entendre sa voix : longtemps relégué derrière le duo Lennon-McCartney, George prend le temps de modeler sa propre musique. “See Yourself” n’est pas un titre anodin : il traite des réactions démesurées face à la consommation de LSD, mais aussi d’une forme d’introspection, invitant chacun à confronter sa propre vérité.
Sur le plan musical, “See Yourself” reflète parfaitement le métissage esthétique de Harrison. On y trouve :
- Une signature temporelle oscillant entre 4/4 et 9/8, évoquant les perturbations et déformations de la réalité sous influence psychédélique.
- Des bribes harmoniques rappelant “All You Need Is Love” (1967), clin d’œil à l’époque où la chanson fut commencée.
- Des touches discrètes de sitar ou d’effets sonores exotiques, rappelant les expérimentations indiennes de Harrison.
La chanson reste relativement courte et douce, loin des grandes fresques sonores. Elle n’en est pas moins puissante : elle résume l’état d’esprit de Harrison, entre amertume, liberté et quête de sincérité.
Un regard sur l’héritage psychédélique des Beatles
En fin de compte, “See Yourself” s’inscrit dans une continuité : celle d’un groupe qui a osé afficher ses différences dans une période de changement radical. Les Beatles ont souvent été considérés comme des pionniers, à la fois défricheurs de sons et révolutionnaires culturels. Leur relation à l’acide a contribué à façonner la seconde partie de leur carrière, leur permettant de se libérer des carcans de la pop formatée.
George Harrison, de son côté, y a trouvé un tremplin pour sa propre évolution, tant spirituelle que musicale. Malgré les heurts médiatiques, malgré la gêne suscitée par la révélation brutale de Paul, Harrison a puisé dans cette épreuve une inspiration qu’il fera finalement fructifier, près d’une décennie plus tard, sur Thirty Three & 1/3.
Dans la discographie de George Harrison, “See Yourself” symbolise à la fois la distance qu’il prenait vis-à-vis des polémiques (même s’il en était affecté) et l’honnêteté artistique dont il a toujours fait preuve, que ce soit au sein des Beatles ou en solo.
L’ultime pied de nez à l’insouciance des sixties
Quand on évoque l’influence du LSD sur la musique des Beatles, on pense aussitôt à Revolver, Sgt. Pepper, ou encore Magical Mystery Tour. Pourtant, l’onde de choc de cette période s’est étendue bien au-delà de 1967. Avec “See Yourself”, Harrison montre que les expérimentations et les controverses qui ont secoué le groupe ont continué à résonner longtemps après la fin de l’aventure Beatles.
En publiant ce morceau en 1976, il révèle l’impact à long terme de cette époque psychédélique : la prise de conscience, la maturité artistique, la volonté de s’émanciper des jugements publics et, surtout, l’exigence de rester fidèle à soi-même. À travers ce titre, on redécouvre combien l’acide a pu être, pour George Harrison, un déclencheur musical et spirituel, mais aussi un défi contre la bien-pensance.
Un défi qu’il a relevé haut la main, en formulant ce que la seconde moitié des années 1960 avait de plus profond à offrir : regarder en soi (See Yourself) et y puiser la force de créer, envers et contre tout.
