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Quand les Beatles cherchaient la paix en Inde : le séjour à Rishikesh

Publié le 25 avril 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

Très bien. Je vais rédiger un article journalistique approfondi et structuré en français, de plus de 2500 mots, retraçant l’importance capitale du séjour des Beatles en Inde en 1968, en mettant en lumière son influence décisive sur l’élaboration du White Album. L’article adoptera un ton soutenu et analytique, incluant le contexte culturel, les tensions internes, les rapports avec le Maharishi, l’environnement du ashram, et bien sûr, l’impact direct sur la création musicale. Je te préviens dès que l’article est prêt à être lu.

Sommaire

Les Beatles en Inde en 1968 : une aventure spirituelle aux sources de l’Album blanc

En février 1968, au sommet de leur gloire, les Beatles s’embarquent dans une quête de sérénité intérieure. La Beatlemania bat alors son plein dans le monde entier, mais John Lennon, Paul McCartney, George Harrison et Ringo Starr viennent d’enchaîner années frénétiques et expérimentations psychédéliques – et ressentent le besoin de faire une pause. Épuisés par le tourbillon de la célébrité, ils aspirent à un refuge loin des projecteurs. C’est ainsi qu’ils entreprennent un voyage inédit pour un groupe pop de cette envergure : une retraite spirituelle en Inde, au pied de l’Himalaya, auprès du gourou de la Méditation transcendantale, Maharishi Mahesh Yogi. Plus de cinquante ans plus tard, ce séjour mystique à Rishikesh reste légendaire, non seulement pour ses péripéties humaines, mais aussi pour son influence décisive sur l’album The Beatles sorti la même année, mieux connu sous le nom d’« Album blanc ».

De Londres à Rishikesh : à la rencontre du Maharishi

À l’été 1967, les Beatles découvrent la méditation par l’entremise de Maharishi Mahesh Yogi, un maître spirituel indien charismatique. Le 24 août 1967, George Harrison et sa femme Pattie Boyd invitent le groupe à assister à une conférence du Maharishi dans un hôtel londonien . Séduits par le message de paix et de bonheur intérieur du gourou, « ils se disent que c’est ce dont ils ont besoin »  dans cette période post-Sgt. Pepper marquée par l’excès et le deuil (leur manager historique Brian Epstein vient de décéder). Dès lors, les Beatles manifestent un vif intérêt pour les enseignements du Maharishi et envisagent de suivre un séminaire intensif de trois mois dans son ashram en Inde . Faute de pouvoir se libérer immédiatement (ils doivent notamment finaliser le film Magical Mystery Tour), le voyage est reporté à l’année suivante. Entre-temps, ils rencontrent à plusieurs reprises le Maharishi en Europe pour s’initier à la méditation transcendantale et commencent même à en intégrer des éléments dans leur art. Ainsi, avant de s’envoler pour l’Inde, les Beatles enregistrent la chanson « Across the Universe », dont le refrain contient le mantra sanskrit « Jai Guru Deva Om » – une formule chère au Maharishi signifiant « Gloire au divin maître ».

C’est finalement en février 1968 que le quatuor s’envole pour l’Inde. George Harrison, déjà fervent adepte de la culture indienne depuis quelques années, part le premier pour Rishikesh, suivi de John Lennon et de leurs épouses (Pattie Harrison et Cynthia Lennon) . Paul McCartney et Ringo Starr, accompagnés de la fiancée de Paul (Jane Asher) et de l’épouse de Ringo (Maureen), les rejoignent le 19 février . Le groupe arrive avec un léger retard sur le début du cours de méditation, mais le Maharishi les accueille à bras ouverts dans son ashram isolé sur les rives du Gange. Les Fab Four ne sont pas les seuls Occidentaux présents : une soixantaine de disciples internationaux ont fait le déplacement, dont quelques visages célèbres. La star hollywoodienne Mia Farrow (venue se remettre de son divorce avec Frank Sinatra) est du voyage avec sa sœur Prudence et son frère, tout comme le chanteur folk Donovan, le musicien Mike Love des Beach Boys ou encore le flûtiste de jazz Paul Horn. Sans oublier l’inséparable “Magic Alex” (Alexis Mardas), technicien et ami du groupe, qui vient épauler les Beatles dans cette aventure exotique. Journalistes et curieux, en revanche, sont tenus à distance : l’enceinte de l’ashram est gardée et ceinturée de barbelés pour préserver la tranquillité du lieu .

Dès leur arrivée à Rishikesh, les Beatles sont plongés dans un décor bucolique radicalement différent de l’univers du Swinging London. L’ashram du Maharishi – officiellement nommé Académie internationale de méditation – se niche au pied de collines verdoyantes de l’Himalaya, surplombant les eaux du Gange. Bien que sommaire par rapport au luxe occidental, le camp offre des bungalows simples pour loger les invités, ainsi qu’une grande salle de réunion décorée de fleurs où le maître dispense son enseignement. Pour ces jeunes musiciens anglais habitués aux studios high-tech d’Abbey Road, le contraste est saisissant. George, John, Paul et Ringo viennent chercher ici une vie plus frugale, espérant trouver une authenticité spirituelle qui leur échappe dans le tourbillon de la pop starisation. Comme le résume plus tard George Harrison, ils avaient « tout l’argent dont on pourrait rêver, toute la renommée que l’on pourrait souhaiter », mais cela ne leur procurait pas la « paix intérieure » recherchée . L’ashram de Rishikesh apparaît donc comme le havre idéal pour entamer cette quête de sens, à mille lieues de la Beatlemania.

Rishikesh : méditation et création au bord du Gange

La vie quotidienne à l’ashram de Rishikesh s’organise autour de la méditation, mais dans une ambiance plus détendue qu’on pourrait l’imaginer. Chaque jour est rythmé par plusieurs séances de méditation transcendantale (généralement le matin et l’après-midi), entrecoupées de repas pris en commun et d’enseignements dispensés par le Maharishi, assis en tailleur sur une estrade couverte de fleurs exotiques. Le soir, après le dîner, l’atmosphère se fait conviviale : les guitares acoustiques sortent, parfois accompagnées d’un sitar, et les Beatles aiment à jammer sous les étoiles avec les autres participants. Le troubadour écossais Donovan, également présent, en profite pour apprendre à John Lennon quelques ficelles du finger-picking, un style de jeu de guitare folk qu’il maîtrisait bien. John s’enthousiasme pour cette nouvelle technique – qu’il enseigne à son tour à George – et l’intègre aussitôt dans sa façon de composer. On la retrouvera ainsi dans les arpèges délicats de chansons comme « Dear Prudence » et « Julia », qu’il commence à écrire sur place .

Les journées suivent une routine simple, propice à l’introspection. « On se levait, on allait prendre le petit-déjeuner, on méditait le matin… on déjeunait, on méditait à nouveau dans l’après-midi », se souvient Paul McCartney, qui décrit un quotidien frugal en communion avec la nature. Le soir venu, une séance de questions-réponses avec le Maharishi permet aux élèves d’échanger sur leurs expériences spirituelles. « Quand on ne méditait pas, nous avions nos guitares avec nous… On a pas mal composé et écrit, c’était très inspirant », confie Paul à propos de ce séjour hors du temps. De fait, l’environnement paisible semble stimuler la créativité du tandem Lennon-McCartney. Très vite, malgré la consigne de se consacrer pleinement à la méditation, les deux auteurs-compositeurs reprennent leurs habitudes. « Indépendamment de ce que j’étais censé faire ici, j’y ai écrit quelques-unes de mes meilleures chansons », admettra John Lennon plus tard . Après quelques jours à Rishikesh, l’inspiration déborde : l’après-midi, John et Paul se retrouvent discrètement dans leurs bungalows pour gratter de nouvelles mélodies et noircir des pages de carnets.

Plusieurs chansons du futur Album blanc voient ainsi le jour sur les rives du Gange, directement inspirées par l’atmosphère et les personnages de l’ashram. La plus célèbre est sans doute « Dear Prudence », composée par John pour encourager Prudence Farrow, la sœur de Mia Farrow, à sortir de sa retraite excessive. La jeune femme, plongée dans une méditation si zélée qu’elle en restait confinée des journées entières, inquiétait le groupe par son ascétisme extrême. « Prudence était devenue un peu dingue, elle était restée enfermée trois semaines dans sa chambre pour méditer et rencontrer Dieu plus vite que les autres… Il y avait une compétition dans le camp du Maharishi : à qui deviendrait cosmique le premier », racontera Lennon avec humour.

D’autres vignettes du séjour se muent en chansons au fil des événements. Un jour, un disciple américain (le jeune Rikki “Bungalow Bill” de son surnom) quitte brièvement l’ashram pour aller chasser le tigre dans la jungle environnante. Son retour triomphal, fusil en main, choque certains méditants – dont une Maureen Starkey scandalisée – et offre à John la matière d’un morceau satirique, « The Continuing Story of Bungalow Bill », moquant l’incongruité d’un apprenti yogi en chasseur de fauves . Paul de son côté puise aussi dans la vie sur place : c’est en observant les singes se poursuivant librement qu’il trouvera l’idée de la chanson minimaliste « Why Don’t We Do It in the Road? », clin d’œil à la spontanéité de la nature par contraste avec les inhibitions humaines .

Tout n’est pas austérité monastique pour autant dans le camp. Les Beatles bénéficient d’un certain confort matériel malgré l’isolement. Le Maharishi veille à ce que la nourriture, strictement végétarienne, soit adaptée aux estomacs occidentaux peu accoutumés aux épices fortes . John et George, déjà végétariens convaincus, s’en accommodent très bien, tandis que Paul regrette parfois l’absence de viande. Ringo, lui, doit composer avec un terrain fragile : souvent malade enfant, il rechigne à goûter les curry locaux. Prévenant, le batteur a emporté dans ses bagages une véritable réserve de conserves de haricots à la sauce tomate – son plat favori – afin de subvenir à ses besoins. Chaque matin, l’indispensable assistant Mal Evans descend au village pour acheter des œufs frais, qu’il prépare avec amour pour son “gentil géant” de batteur, accompagnés des fameux haricots Heinz réchauffés . Grâce à ces petites attentions, Ringo tiendra bon une dizaine de jours sur place avant de plier bagage. Pour les autres, la routine spirituelle et bucolique fait initialement mouche : observatrice présente sur les lieux, l’auteure Nancy Cooke de Herrera notera que John Lennon semblait revigoré par ses premières séances, déjà « mieux dans sa peau » depuis son arrivée.

Tensions et expériences contrastées

Au fil des semaines, les Beatles ne vivent pas tous leur retraite avec le même enthousiasme. Ringo Starr, peu porté sur la spiritualité, voit d’un œil amusé l’ashram qu’il compare à un simple camp de vacances de son enfance. L’effort méditatif le laisse relativement indifférent, et la nourriture épicée lui pèse – il n’était d’ailleurs venu qu’à contrecœur, par loyauté envers ses camarades. Après dix jours, le batteur et son épouse Maureen plient bagage, le mal du pays et l’inquiétude pour leur bébé de six mois l’emportant sur le dépaysement zen. Ringo rentre en Angleterre autour du 1ᵉʳ mars 1968, soulagé de retrouver ses habitudes, et racontera plus tard sans regret son bref séjour indien.

Paul McCartney, de son côté, apprécie sincèrement l’inspiration et la discipline qu’il trouve à Rishikesh, mais demeure le plus pragmatique du groupe. Au bout d’un mois, il commence à se soucier de ses affaires : la toute nouvelle entreprise Apple Corps qu’ils ont fondée requiert son attention à Londres, et il sent que l’heure est venue de rentrer. Le 26 mars 1968, Paul quitte ainsi l’ashram avec Jane Asher pour regagner Londres . Officiellement, il explique qu’il doit s’occuper de la société Apple et que Jane a des obligations théâtrales urgentes. Son départ précoce témoigne surtout de son tempérament terre-à-terre : satisfait de l’expérience, mais désireux de revenir à la réalité du travail en studio.

En l’absence de Ringo et Paul, John Lennon et George Harrison prolongent le séjour jusqu’en avril, mais non sans frictions personnelles. George, le plus assidu en matière spirituelle, s’investit corps et âme dans les enseignements du Maharishi, frustré toutefois de n’avoir pas encore atteint l’illumination promise. John, quant à lui, était arrivé en Inde très exalté – « évangélique dans son enthousiasme pour le Maharishi, parlant de partager ce message avec le monde », racontera plus tard son épouse Cynthia. Mais son ardeur initiale faiblit au fil des semaines. Cynthia Lennon observe que son mari, d’abord très appliqué, se lasse vite des contraintes de l’ashram. Elle espérait que cette parenthèse loin des tournées médiatiques serait bénéfique pour leur couple, mais c’est l’effet inverse qui se produit. Dès la deuxième semaine, John délaisse Cynthia : il demande à dormir seul et la tient à distance, absorbé par ses songes et par une correspondance qu’il entretient en secret avec une autre femme restée à Londres. Chaque jour, John reçoit en effet du courrier de Yoko Ono, une artiste japonaise avec qui il a noué une complicité naissante. L’une de ces lettres, comme un poème d’amour, lui souffle : « Regarde en l’air vers le ciel et quand tu vois un nuage, pense à moi ». Lennon se referme peu à peu sur lui-même, rongé par le doute et l’impatience, au grand dam de Cynthia qui le voit glisser vers une nouvelle vie intérieure dont elle est exclue.

Dans ce huis clos coupé du monde, d’autres tensions plus subtiles travaillent le groupe. Le caractère autoritaire de John et la forte personnalité de George créent parfois des étincelles, Paul s’ennuie sans la structure du travail quotidien, et le départ de Ringo a laissé un vide. Par ailleurs, la présence de leur ami Alexis « Magic Alex » Mardas n’arrange rien. Arrivé en mars, ce bricoleur farfelu ne tarde pas à se montrer sceptique face aux enseignements du Maharishi : il se plaint du confort spartiate de l’ashram et émet des doutes croissants sur l’intégrité du guru. Mardas va jusqu’à colporter parmi les participants des rumeurs malveillantes – insinuant que le Maharishi chercherait à soutirer de l’argent aux Beatles, ou pire, qu’il aurait un comportement déplacé avec certaines disciples féminines. Ces propos enveniment l’atmosphère et commencent à ébranler John Lennon, déjà en proie à ses propres tourments. Les ingrédients sont réunis pour que l’aventure tourne court.

La rupture avec le Maharishi

La situation bascule brusquement au début du mois d’avril. Une rumeur se répand dans l’ashram : le Maharishi aurait eu un comportement déplacé envers Mia Farrow – il lui aurait fait des avances lors d’une session de méditation privée. L’actrice, troublée, quitte précipitamment Rishikesh. Bien plus tard, elle-même n’accréditera pas l’idée d’une agression, évoquant plutôt un malentendu dû à son propre état second. Quoi qu’il en soit, cette histoire fait l’effet d’une bombe parmi les disciples étrangers. John Lennon, en particulier, se sent trahi par celui qu’il voyait comme un guide spirituel infaillible. Furieux, il décide qu’il est temps de partir. George Harrison, d’abord plus dubitatif, se range finalement à son avis : « si George doutait du Maître, il devait y avoir quelque chose là-dessous », racontera John pour expliquer sa décision. Après une nuit agitée de discussions, les deux Beatles restants annoncent leur départ dès le lendemain matin.

Avant de quitter les lieux, Lennon tient à confronter le gourou. Il pénètre avec fracas dans la résidence de Maharishi Mahesh Yogi, le regard noir. « On s’en va ! Mais si vous êtes tellement cosmique, vous devez savoir pourquoi ! » lance-t-il au saint homme abasourdi. Le Maharishi, sidéré, nie toute faute et tente de retenir ses illustres élèves, en vain. John, George, Pattie et Cynthia font leurs valises sur-le-champ et quittent Rishikesh autour du 12 avril 1968, écourtant ainsi le séminaire de méditation qui devait initialement durer jusqu’à fin avril. Sur la route du retour, la colère de Lennon ne faiblit pas : dans la jeep qui les emmène à New Delhi, il improvise une chanson au vitriol visant directement le Maharishi. « Maharishi, what have you done? » chante-t-il rageusement, avant que George ne le persuade de masquer son attaque derrière un pseudonyme moqueur. Le morceau deviendra « Sexy Sadie », enregistré quelques mois plus tard sur l’Album blanc, où sous ce titre énigmatique se cache un règlement de comptes cinglant .

L’arrivée à l’aéroport de Delhi est expéditive. John Lennon, décidé à tirer un trait sur cet épisode, refuse de revoir le Maharishi et ne fournit pas d’explication publique immédiate. George et Pattie Harrison, quant à eux, préfèrent prolonger leur voyage en Inde quelques jours de plus, ébranlés et déçus par cette fin abrupte. John et Cynthia prennent le premier vol pour Londres ; lors de ce trajet en avion, John – alcoolisé et amer – révèle à Cynthia ses multiples infidélités, scellant par la même occasion la fin de leur union. Quelques jours plus tard, la presse du monde entier se fait l’écho de la rupture fracassante entre les Beatles et le Maharishi. Lennon déclare froidement aux journalistes : « Nous nous sommes trompés. Qu’y a-t-il de plus simple ? », refusant d’entrer dans les détails. L’idylle mystique tourne court et laisse un goût amer. Le fameux « sage rieur » de l’Himalaya est désormais perçu comme un « faux prophète » par une partie de l’opinion occidentale, tandis que d’autres continuent de défendre sa bonne foi. Quoi qu’il en soit, pour les Beatles, l’heure est à la désillusion – mais aussi à la moisson musicale, car ils rentrent en Angleterre avec dans leurs bagages un trésor de nouvelles chansons.

La moisson du White Album

De retour sur le sol britannique, les Beatles ne tardent pas à exploiter l’élan créatif né en Inde. Dès le mois de mai 1968, les quatre musiciens se réunissent dans la villa de George à Esher, dans le Surrey, et y enregistrent ensemble une série de maquettes acoustiques de leurs nouvelles compositions. Pas moins de 23 chansons sont ainsi mises en boîte lors de ces sessions informelles – une étape préparatoire précieuse qui constituera la base du prochain album du groupe. Ce matériau s’avèrera même surabondant : outre la trentaine de morceaux finalement sélectionnés pour le double album à venir, plusieurs titres issus de Rishikesh ne verront pas le jour immédiatement, trouvant place plus tard sur Abbey Road, Let It Be ou dans les albums solo des ex-Beatles après leur séparation. Au total, selon diverses estimations, entre 40 et 50 chansons auraient été écrites durant le séjour à Rishikesh  – probablement la période la plus prolifique de toute la carrière des Beatles. « En termes de création, c’était géant, ça coulait tout seul » dira John Lennon en se remémorant ces semaines d’inspiration inouïe.

L’album double The Beatles (connu sous le surnom d’Album blanc) qui sortira fin 1968 porte profondément l’empreinte de cette parenthèse indienne. La plupart de ses chansons ont été conçues ou ébauchées à Rishikesh, et elles reflètent la diversité des humeurs traversées par le groupe durant le séjour. On y retrouve par exemple la sérénité pastorale et introspective de ballades acoustiques comme « Blackbird » ou « Mother Nature’s Son », directement inspirées par la communion avec la nature et l’envie de simplicité de McCartney. À l’opposé, l’album contient le cri de détresse électrique « Yer Blues », que Lennon a écrit en Inde dans un moment de profonde détresse existentielle malgré le cadre paradisiaque – un blues rageur où perce son sentiment d’aliénation. Entre ces deux pôles, l’Album blanc aligne des morceaux aux teintes et aux sujets variés, nés de l’expérience de Rishikesh. L’ambiance légère et ludique du camp transparaît dans des titres tels que « Ob-La-Di, Ob-La-Da » (au ton presque enfantin) ou le western parodique « Rocky Raccoon », concoctés par Paul autour des veillées conviviales. L’ironie mordante des Beatles s’exprime aussi via les anecdotes de l’ashram : nous avons vu comment « The Continuing Story of Bungalow Bill » caricature un chasseur de tigres égaré parmi les yogis, tandis que « Sexy Sadie » règle ses comptes avec le faux-gourou sur un tempo de piano langoureux. Même George Harrison, dont deux compositions figurent sur l’album, puise dans son vécu récent : il signe l’acide « Piggies », fable satirique dont l’humour grinçant n’est pas sans rappeler certaines discussions cyniques tenues à Rishikesh, mais aussi l’immortelle ballade « While My Guitar Gently Weeps », née d’une réflexion méditative sur le monde qui l’entoure . En définitive, le White Album apparaît comme le miroir musical du séjour indien : foisonnant, éclectique, parfois contradictoire, il mêle quiétude bucolique, tensions sous-jacentes et créativité débridée – à l’image de ce que les Beatles ont vécu durant ces semaines hors du commun.

Héritage spirituel et médiatique

Au lendemain de leur départ précipité, les Beatles semblent définitivement fâchés avec le Maharishi. Pourtant, avec le recul, chacun nuancera ce jugement sévère. George Harrison reviendra sur cet épisode en soulignant que toute l’affaire des supposées avances n’était sans doute qu’un « ramassis de conneries » propagé par des tiers . Il ira même rencontrer à nouveau le Maharishi en 1991 pour lui présenter ses excuses, geste dont il dira qu’il l’a soulagé d’un grand « poids karmique » . Paul McCartney, de son côté, confirmera ne jamais avoir cru aux accusations de 1968 – selon lui, leur origine venait des affabulations de Magic Alex Mardas et « c’était totalement faux » . Quant à John Lennon, s’il est resté sur sa position jusqu’à la fin des années 1960, ses proches estimeront plus tard qu’il aurait probablement fait la paix avec le gourou. « S’il était encore vivant aujourd’hui, John se serait sans doute réconcilié avec l’homme qu’il accusait de “se moquer de tout le monde” », a ainsi déclaré Yoko Ono en 2008, reconnaissant que Lennon aurait fini par apprécier l’œuvre accomplie par le Maharishi.

La réévaluation de ce séjour indien se traduit aussi par l’hommage appuyé que rendront les ex-Beatles au Maharishi Mahesh Yogi à l’annonce de sa mort, en février 2008. « C’était un grand homme, qui a travaillé sans relâche pour le bien du monde… Je penserai toujours à lui avec un sourire », affirmera Paul McCartney, tandis que Ringo Starr saluera « l’un des hommes les plus sages » qu’il ait connus. Loin de l’amertume de 1968, c’est la gratitude qui domine dans leurs mots, signe que l’influence positive de l’enseignant a fini par l’emporter dans leur esprit.

Sur le plan culturel, l’impact du voyage des Beatles en Inde a dépassé le cadre de leur musique. Grâce à leur aura médiatique, ils ont contribué à populariser massivement la méditation et la philosophie orientale en Occident à la fin des années 1960. Comme l’exprime l’auteur et médecin Deepak Chopra, proche de George Harrison, « c’est ce séjour des Beatles en Inde qui est responsable de la promotion de la méditation et des spiritualités indiennes en Occident ». En effet, après l’engouement suscité par les Fab Four, des millions de jeunes Occidentaux s’intéressent à la culture indienne, adoptant mantras, cours de yoga et voyages initiatiques sur les traces de leurs idoles. La figure du « gourou » barbu prodiguant la sagesse devient un élément emblématique de la contre-culture hippie de la fin des sixties, pour le meilleur et pour le pire. La Méditation transcendantale, auparavant confidentielle, entre dans le vocabulaire courant et séduit de nombreuses personnalités à travers le monde. On peut dire que les Beatles ont, à leur façon, ramené un « souvenir » spirituel durable de leur aventure orientale : la vogue de la méditation qu’ils ont contribué à lancer perdure jusqu’à aujourd’hui en Europe et en Amérique.

Enfin, l’épisode de Rishikesh a trouvé sa place dans la légende du groupe. Il symbolise l’utopie mystique des années 1960, avec ses espoirs et ses désillusions. Des documentaires, livres et expositions lui ont été consacrés, et le site même de l’ashram, resté longtemps à l’abandon, est devenu une destination touristique prisée. Des décennies après le départ des Beatles, Rishikesh est désormais connu comme la « capitale du yoga » et l’ancienne retraite du Maharishi a été rebaptisée officieusement « Beatles Ashram ». Des milliers de visiteurs s’y pressent chaque année, à tel point que les autorités indiennes ont rouvert le domaine au public en 2015, aménageant un parc commémoratif en pleine jungle où résonnent encore, pour qui tend l’oreille, les échos des mélodies que John, Paul, George et Ringo composèrent en ces lieux.


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