Richard Hamilton, pionnier du Pop Art, a conçu la pochette blanche du White Album. Son minimalisme radical a marqué l’histoire du design musical.
Figure tutélaire de l’avant-garde britannique, Richard Hamilton (1922-2011) fut à la fois théoricien visionnaire, pionnier du collage, pédagogue charismatique et complice d’un quatuor nommé Beatles. Bien avant qu’Andy Warhol ne sérigraphie une boîte de soupe, Hamilton avait pressenti que la télévision, la publicité et les objets domestiques deviendraient la mythologie du second XXᵉ siècle. Son manifeste visuel – le collage Just what is it that makes today’s homes so different, so appealing? (1956) – proclame la naissance du Pop Art, tandis qu’un courrier de 1957 en dresse la profession de foi : « Pop Art est populaire, transitoire, jetable, bon marché, produit en série, jeune, spirituel, sexy, racoleur, glamour, et du gros business ». De la salle de cours où il forme Bryan Ferry à l’atelier où il élabore la pochette immaculée du White Album, Hamilton tisse un demi-siècle de dialogues entre haute culture et culture de masse.
Sommaire
- Des racines ouvrières à la découverte du dessin
- L’Independent Group : laboratoire d’idées et de collages
- Définir le Pop : un manifeste en onze adjectifs
- Enseigner pour transmettre : de Newcastle à Bryan Ferry
- La rencontre décisive avec Marcel Duchamp
- Swinging London : art, rock et activisme
- Beatles, Paris blanc et poster kaléidoscope
- Après 1968 : hybridations technologiques et engagement nord-irlandais
- Retrospectives et consécrations internationales
- Une postérité protéiforme
- Permanence d’une vision
Des racines ouvrières à la découverte du dessin
Né le 24 février 1922 dans le quartier populaire de Pimlico, Hamilton grandit au sein d’une famille modeste ; l’école terminée, il entre comme apprenti dessinateur dans une firme d’électronique, révélant un don pour les tracés techniques. Le soir, il suit les cours libres de la St Martin’s School of Art puis de la Westminster School. Admis à la Royal Academy en 1938, il en est exclu huit ans plus tard pour « manque de profit pédagogique », sanction paradoxale pour celui qui deviendra l’un des professeurs les plus recherchés du pays.
L’Independent Group : laboratoire d’idées et de collages
Au début des années 1950, Hamilton rejoint l’Institute of Contemporary Arts de Londres où il côtoie Eduardo Paolozzi, Nigel Henderson ou les architectes Peter et Alison Smithson. Ensemble, ils fondent l’Independent Group, cercle qui examine la BD américaine, la presse à sensation, le cinéma Scope et la télévision naissante . L’exposition Growth and Form (1951) puis la retentissante This Is Tomorrow (1956) brouillent les frontières entre art et publicité ; c’est pour ce second événement qu’Hamilton réalise son célèbre collage avec body-builder, aspirateur Hoover et Tootsie Pop – image totem souvent considérée comme l’acte de naissance du Pop Art
Définir le Pop : un manifeste en onze adjectifs
Dans une lettre datée du 16 janvier 1957 adressée aux Smithson, Hamilton synthétise le programme esthétique d’une mouvance encore sans nom. Il y forge l’expression « Pop Art » et la décrit comme destinée à la jeunesse, éphémère, industrielle et irrémédiablement liée aux médias de masse . Cette définition deviendra la matrice intellectuelle de toute la génération Warhol, Oldenburg ou Lichtenstein.
Enseigner pour transmettre : de Newcastle à Bryan Ferry
Parallèlement à ses expositions, Hamilton enseigne au Fine Art Department de l’Université de Newcastle entre 1953 et 1966. Là, il initie Rita Donagh, Mark Lancaster, et surtout Bryan Ferry, futur chanteur de Roxy Music, qui reconnaîtra sa dette envers « son créateur ». Au Royal College of Art, il soutient David Hockney et Peter Blake, preuve que son influence irrigue plusieurs branches de la scène artistique britannique.
La rencontre décisive avec Marcel Duchamp
En 1952, le critique Roland Penrose lui remet une édition des Green Box Notes ; fasciné, Hamilton entame un travail d’exégèse qui aboutira en 1960 à la première transcription typographique du livre-objet duchampien . Ami du maître franco-américain, il organise la rétrospective Duchamp à la Tate en 1966, allant jusqu’à reconstituer Le Grand Verre pour pallier la fragilité de l’original.
Swinging London : art, rock et activisme
Représenté par la galerie Robert Fraser, Hamilton devient une figure de la Swinging London. Son triptyque sérigraphique Swingeing London ’67 immortalise Mick Jagger menotté aux côtés de Fraser dans une fourgonnette policière, dénonçant la croisade morale contre le rock et le cannabis (. Militant du Campaign for Nuclear Disarmament, il mêle dès lors imagerie médiatique et prise de position politique, anticipant la part critique du Pop.
Beatles, Paris blanc et poster kaléidoscope
À l’été 1968, Paul McCartney sollicite Hamilton pour concevoir le visuel du neuvième album du groupe. L’artiste propose l’exact opposé du psychédélisme surchargé de Sgt. Pepper : un carton couché blanc, le nom du groupe gaufré, un numéro de série ouvrant la logique de l’œuvre multiple, et un poster-pliage de 91 photographies agencé comme une mosaïque pop (. Pour ce travail devenu icône du minimalisme conceptuel, Hamilton confiera avoir touché tout juste 200 livres, soit 316 dollars de l’époque – dérisoire, mais cohérent avec sa fascination pour la reproductibilité de masse
Après 1968 : hybridations technologiques et engagement nord-irlandais
Veuf en 1962, Hamilton s’installe avec la peintre Rita Donagh dans une ferme d’Oxfordshire transformée en atelier. Il explore alors la frontière entre art et design industriel : boîtiers d’ordinateurs, postes radio incrustés dans la toile, utilisation pionnière des outils Quantel Paintbox au milieu des années 1980 . Sensible au conflit nord-irlandais, il consacre une trilogie picturale (The Citizen, The Subject, The State) à la dialectique martyr/ordre, déclenchant des critiques opposées sur son degré d’équilibre politique.
Retrospectives et consécrations internationales
Dès 1970, la Tate London lui offre une première rétrospective, étendue en 1992, puis de nouveau en 2014 avec la première vision d’ensemble couvrant six décennies de création Entre-temps, il reçoit le Lion d’Or de la Biennale de Venise (1993) et multiplie les expositions à New York, Cologne ou Barcelone. À sa mort le 13 septembre 2011, la presse britannique salue « l’artiste le plus influent du Royaume-Uni au XXᵉ siècle » .
Une postérité protéiforme
Le Pop Art institutionnel, de Warhol à Haring, doit au Londonien l’essentiel de son vocabulaire. Les musées – Tate, MOMA, Reina Sofía – conservent aujourd’hui collages, peintures, éditions et prototypes ; le Kunstmuseum Winterthur détient la plus vaste collection de ses estampes . Sur la scène musicale, l’esthétique glacée de Roxy Music, l’humour visuel de Blur ou les pochettes de Pulp portent encore la trace de son ironie. Quant au White Album, il demeure un parangon de design minimal : paradoxalement riche de son silence visuel, il incite chaque génération à redéfinir la tension entre art conceptuel et produit de masse.
Permanence d’une vision
Hamilton n’a cessé d’explorer la friction entre l’objet consommable et l’image iconique ; son lollipop de 1956 précède les Campbell’s de Warhol, sa planche-contact Beatles précipite les collages punk de Jamie Reid. En affirmant que l’art pouvait être « jeune, sexy et grand business », il anticipait l’ère des réseaux où la circulation d’images prévaut sur la rareté de l’objet. Pourtant, derrière la provocation, subsiste une vigilance morale : chaque composition jauge le pouvoir de séduction des médias pour mieux en révéler le conditionnement.
Richard Hamilton laisse ainsi un double héritage : un corpus d’œuvres qui cartographient l’imaginaire de la société de consommation, et un modèle d’artiste-intellectuel dialoguant avec la musique, l’architecture et la technologie. De l’appartement peuplé de magazines américains à la page blanche des Beatles, le parcours est celui d’un visionnaire qui sut transformer la banalité quotidienne en allégorie moderne, sans jamais trahir sa curiosité ni son humour.
