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White Album : 5 trésors cachés qui révèlent le génie des Beatles

Publié le 25 avril 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

En 1968, les Beatles se retrouvent à Abbey Road après un séjour initiatique en Inde : la communion mystique s’est muée en tensions internes, mais le génie collectif règne encore. De ces sessions éclatées naît le double album The Beatles, vite baptisé White Album, un kaléidoscope de trente morceaux où la grâce côtoie le chaos. Certains titres — « Back in the U.S.S.R. », « Helter Skelter », « While My Guitar Gently Weeps » — occupent depuis toujours le devant de la scène ; d’autres, plus discrets, méritent d’être replacés au centre du tableau. Cinq pièces, souvent reléguées dans l’ombre, révèlent la richesse inépuisable de ce disque : « Savoy Truffle », « Cry Baby Cry », « Martha My Dear », « Long, Long, Long » et « The Continuing Story of Bungalow Bill ». Leur réécoute attentive éclaire la personnalité de chaque Beatle, la dynamique du groupe à un moment charnière et la modernité d’une œuvre qui continue de se régénérer, comme l’a prouvé la somptueuse réédition pour le cinquantième anniversaire supervisée par Giles Martin

Sommaire

  • Prologue : 1968, un laboratoire en ébullition
  • « Savoy Truffle » : l’ironie caramélisée de George Harrison
  • « Cry Baby Cry » : la comptine inquiète de John Lennon
  • « Martha My Dear » : l’élégance pianistique de Paul McCartney
  • « Long, Long, Long » : le murmure mystique d’un cœur en quête de lumière
  • « The Continuing Story of Bungalow Bill » : satire, spiritualité et pop de feu de camp
  • Réévaluations critiques et héritage contemporain
    • Perspectives finales

Prologue : 1968, un laboratoire en ébullition

De la fin mai au 14 octobre 1968, les Fab Four investissent les studios EMI. Les séances, souvent fractionnées, témoignent d’une individualisation des approches : chacun arrive avec ses bandes, ses idées, son entourage ; Yoko Ono trône aux côtés de Lennon, bousculant l’étiquette tacite qui tenait jusqu’alors les compagnes à distance. Les prises s’enchaînent, parfois sur quarante ou soixante-dix tentatives, puis se fragmentent en overdubs solitaires. De cette alchimie sous haute tension naît un disque paradoxal : éclaté mais cohérent par son audace, fragile mais visionnaire par son éclectisme.

Le climat psychologique se reflète dans la musique : Lennon aspire à la décantation intérieure, Harrison s’enracine dans la quête spirituelle, McCartney multiplie les expérimentations stylistiques et Starr — fatigué — quitte brièvement le navire avant de revenir galvanisé. La démocratisation du huit-pistes chez Trident Studios permet d’élargir la palette sonore ; elle porte directement certains titres que nous allons évoquer. Aussi disparate soit-il, l’album s’impose comme un pivot historique : il annonce la désintégration du collectif tout en prouvant que, séparés ou non, les quatre musiciens demeurent capables de miracles lorsqu’ils se croisent dans la même pièce.

Des bandes Esher à la redécouverte contemporaine

Avant même Abbey Road, les Beatles testent leurs nouvelles chansons sur un magnétophone Ampex dans la maison de George à Esher : ces démos, longtemps mythiques, paraîtront officiellement en 2018 dans le coffret Super Deluxe . Le public découvre alors la matrice acoustique des morceaux et la fraîcheur intacte d’ébauches parfois plus touchantes que les versions finales. Loin d’être des curiosités pour archivistes, ces bandes confirment la pertinence des titres que nous mettons en lumière : tous se révèlent déjà solides avant d’être magnifiés en studio.

« Savoy Truffle » : l’ironie caramélisée de George Harrison

Au milieu des débats métaphysiques qui animent Harrison, il y a l’humour. « Savoy Truffle » naît d’une plaisanterie entre amis : Eric Clapton, accro au chocolat, risque d’y laisser sa dentition ; George lui concocte un avertissement sous forme de soul croquante . Le texte énumère des friandises réelles — « Coconut Fudge », « Cherry Cream » — empruntées à l’assortiment Good News de Mackintosh ; le refrain raille le mal de dents inéluctable : « But you’ll have to have them all pulled out after the Savoy Truffle ».

Musicalement, le morceau tranche avec la sensibilité raga que l’on associe encore à l’auteur de « Within You Without You ». Harrison choisit un groove chaud, propulsé par six saxophones malmenés : Chris Thomas, chargé de la prise, avoue avoir poussé la distorsion pour répondre au souhait de George d’obtenir un timbre « sale » . McCartney renforce la syncope à la basse et aux bongos, Starr ponctue de roulements secs ; Lennon, curieusement, n’apparaît pas sur la bande finale — signe supplémentaire d’une session fractionnée. Le solo de guitare, court mais incisif, témoigne du goût grandissant de Harrison pour le R&B et annonce ses collaborations futures avec Billy Preston ou Delaney & Bonnie.

Les critiques contemporains ont parfois jugé l’exercice mineur, mais la réévaluation récente le valorise pour son énergie cuivrée, anticipant la fusion rock-funk des années 70 ( Sur la version 2018 remixée, la batterie de Ringo gagne en attaque et le clavier de Thomas, jusque-là enfoui sous les saxes, se détache avec une clarté insoupçonnée, offrant à la chanson une modernité renouvelée.

« Cry Baby Cry » : la comptine inquiète de John Lennon

« Cry Baby Cry » germe en Inde, quand Lennon, entouré de moustiquaires et de mantras, griffonne une comptine inspirée des souvenirs télévisuels de son enfance . Les premières mesures, guitare acoustique et harmonium de George Martin en filigrane, semblent inoffensives ; pourtant, sous la rime « King of Marigold was in the kitchen/cooking breakfast for the Queen », perce une mélancolie étrange. Lennon qualifiera plus tard le titre de « rubbish », prétendant ne plus se souvenir de l’avoir écrit ; aveu de sévérité ou exercice de fausse modestie ?

L’enregistrement définitif, entamé le 16 juillet 1968, est l’un des rares moments de cohésion collective : le groupe répète six heures avant d’aligner la prise 67, adoptée comme base . Ringo, au premier plan dans le mix mono originel, saupoudre le morceau de cassures métriques qui rappellent « A Day in the Life ». McCartney, maître de la basse chantante, répond à la ligne vocale par des contrepoints mélodiques d’une folle inventivité.

À la fin, un fondu laisse place à « Can You Take Me Back », fragment spectral attribué à McCartney ; cette transition suggère un passage de relais subconscient entre les deux compositeurs et préfigure les collages de Abbey Road. Les analyses récentes, de Pitchfork à American Songwriter, saluent la modernité de cette juxtaposition quasi-cinématographique .

« Martha My Dear » : l’élégance pianistique de Paul McCartney

On pourrait croire à une bluette adressée à Jane Asher ; McCartney tranche le malentendu en 1997 : la Martha du titre est sa chienne bobtail, première compagne fidèle de sa vie d’adulte . Sous la légèreté apparente se cache un exercice de style vertigineux. Le piano, enregistré les 4 et 5 octobre 1968 chez Trident, fuse dans des modulations inattendues ; McCartney module de mi bémol majeur à fa dièse mineur sans prévenir, comme s’il jouait au chat et à la souris avec la tonalité.

Parce qu’il est seul aux commandes — basse, batterie, chant principal — Paul incarne ici le producteur total. George Harrison ajoute quelques traits de guitare rythmiques ; Martin, au pupitre, écrit des arrangements de cuivres et de cordes d’une finesse chambriste, gravés par quatorze musiciens en trois heures. Cette sophistication rappelle l’école de musique légère britannique des années 30 autant qu’elle annonce la pop baroque des Wings.

Les commentateurs d’AllMusic soulignent la tension entre la jovialité du motif et la nostalgie sous-jacente. Sur le remix 2018, les trompettes ressortent avec un brillant presque « new-orleansien » tandis que le pizzicato des cordes gagne en définition, révélant la science orchestrale d’un McCartney de 26 ans déjà maître dans l’art de la miniature symphonique.

« Long, Long, Long » : le murmure mystique d’un cœur en quête de lumière

Placée après le feu d’artifice métallique de « Helter Skelter », cette complainte de Harrison agit comme une épiphanie nocturne. L’écriture s’appuie sur trois accords tournant autour de ré mineur ; elle évoque à la fois l’americana de The Band et les ballades de Dylan. Le chuchotement double-pisté de George, soutenu par l’orgue Hammond de McCartney, construit une atmosphère quasi sacrée.

L’enregistrement, bouclé les 7 et 8 octobre, doit sa magie à un hasard : une bouteille de vin vibrait sur le Leslie de l’orgue pendant la prise 67, produisant un râle spectral que le groupe conserve pour souligner la dernière montée harmonique . Ringo, libéré des carcans pop, ponctue d’accents asymétriques à la charleston, préfigurant son jeu sur « Rain » ou « Something ».

Les critiques de Pitchfork notent qu’au sein du White Album, cette « prière murmurée » constitue le pivot émotionnel . En 2009, Jim James (My Morning Jacket) la choisit pour son hommage à Harrison, preuve de l’influence souterraine du titre sur une génération d’indie-rockers

« The Continuing Story of Bungalow Bill » : satire, spiritualité et pop de feu de camp

Écrit à chaud en Inde, le morceau raille Richard Cooke III, jeune Américain venu méditer mais parti chasser le tigre entre deux mantras. Lennon dénonce l’hypocrisie d’un pacifiste armé ; la chanson entremêle sarcasme, folklore et chœurs collectifs dignes d’une veillée scouts

La prise, enregistrée le 8 octobre en une soirée, illustre la dimension polyphonique du White Album : McCartney bondit d’une basse bondissante à un mellotron pseudo-flamenco, Harrison habille de slide, Ringo tient la cadence et Yoko Ono glisse la réplique « Not when he looked so fierce » dans un dialogue improvisé . L’innocence enfantine du refrain contraste violemment avec l’ironie noire des couplets, rappelant la tradition britannique des music-halls où la satire sociale se cache derrière les refrains fédérateurs.

Les critiques l’ont longtemps jugé anecdotique, y voyant une farce juvénile. Or, la réécoute contemporaine révèle un brûlot antimilitariste d’une rare acuité : le narrateur condamne l’héroïsme colonial, question toujours brûlante aujourd’hui. AllMusic souligne la force mémorielle de cette satire campfire

Réévaluations critiques et héritage contemporain

Si ces cinq titres ont été éclipsés par les mastodontes de l’album, la publication de coffrets, remixes et anthologies a bouleversé leur statut. Le coffret 2018, en isolant prises et démos, a permis d’entendre les voix dénudées, les respirations, les accidents heureux ; à l’ère du streaming, cette transparence offre une nouvelle porte d’entrée aux auditeurs nés après l’an 2000.

Les critiques d’Audiophile Review saluent la balance plus aérée qui donne enfin toute sa profondeur à la basse de McCartney dans « Savoy Truffle » et au panning vocal de « Long, Long, Long » . Des forums d’audiophiles jusqu’aux tribunes universitaires, on observe un glissement : ces « deep cuts » incarnent la liberté créatrice plus fidèlement que les singles programmés. Les musiciens contemporains y piochent des idées — la soul cuivrée, la forme comptine, la ballade contemplative — ; Diana Silvers, actrice et musicienne californienne, confiait en 2019 que « Long, Long, Long » l’avait aidée à traverser une rupture.

La recherche universitaire, elle, décortique la place du double album dans la critique sociale : le vers « So Captain Marvel zapped him right between the eyes » chez Lennon s’analyse comme un écho pop à la guerre du Vietnam, tandis que les images pastorales de McCartney incarnent le refuge domestique qu’il s’apprête à cultiver en Écosse .

Perspectives finales

Revisiter ces cinq chansons, c’est constater que l’album blanc reste un territoire inépuisable. Elles témoignent de la tension fertile entre personnalités divergentes, de la transformation accélérée d’une pop qui ose tout et d’un groupe qui, avant de se disloquer, livre un testament d’inventivité. En 1968 comme en 2025, « Savoy Truffle », « Cry Baby Cry », « Martha My Dear », « Long, Long, Long » et « The Continuing Story of Bungalow Bill » rappellent qu’au-delà des hymnes universels, la grandeur des Beatles se niche aussi dans les recoins moins fréquentés de leur galaxie sonore. Lorsque l’on prête l’oreille à ces joyaux, on entend non seulement la bande-son d’une époque, mais la cartographie d’une modernité encore à venir.


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