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1968 : Comment le White Album a révélé la fin secrète des Beatles

Publié le 25 avril 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

En 1968, malgré un succès public immense, les Beatles se divisent en interne. L’enregistrement du White Album révèle fractures, tensions et débuts de leur dislocation.


Lorsque l’on parcourt aujourd’hui les coupures de presse de 1968, l’illusion est totale : les Beatles dominent toujours les hit-parades, « Lady Madonna » tutoie les sommets des charts au printemps, « Hey Jude » bouleverse l’été d’une génération entière, et le dessin animé Yellow Submarine offre à Apple Films l’équivalent financier d’un eldorado pop. Le 22 novembre, la pochette immaculée du double album The Beatles — que la postérité baptisera « White Album » — envahit les vitrines des disquaires. Neuf millions d’exemplaires partiront aux seules États-Unis en quelques mois : un plébiscite sans appel. Pourtant, derrière les flashes des photographes et la ferveur du public se joue un tout autre scénario, souterrain, électrique, dévoré par l’égotisme et les blessures non cautérisées.

L’année précédente, le décès brutal de Brian Epstein avait laissé le plus grand groupe du monde orphelin d’un guide. Autoproclamés maîtres de leur destinée, les quatre Liverpuldiens se découvrent soudain entrepreneurs, actionnaires, directeurs artistiques et diplomates d’une marque naissante : Apple Corps. Livrés à leurs intuitions — et à leurs contradictions —, ils doivent, pour la première fois, accorder leurs talents musicaux avec des exigences financières, logistiques et juridiques auxquelles ils n’avaient jamais prêté la moindre attention. 1968 devient ainsi l’an I d’une nouvelle ère : celle où la liberté créatrice, jadis absolue, se retrouve contaminée par le doute, la jalousie et l’usure du lien fraternel.

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Apple Corps : utopie libertaire ou tour de Babel pop ?

Dans l’imagination fertile de Paul McCartney, Apple devait incarner un havre de bienveillance où les artistes inconnus trouveraient micro-ouvert et chèque en blanc. Dans la réalité, la start-up avant l’heure s’enlise dans la gabegie. Les bureaux de Savile Row voient défiler des inventeurs de piano portatif, des designers psychédéliques et des gourous divers, tous en quête d’une avance sur royalties. Lennon, fasciné par l’avant-garde, y trouve un terrain d’expérimentation, Harrison rêve d’y financer la diffusion de la musique indienne, tandis que Starr, éternel pragmatique, redoute la banqueroute. Le rêve californien se métamorphose en tour de Babel londonienne : trop de voix, trop d’idées, pas assez de garde-fous.

Cette cacophonie entrepreneuriale déteint sur le studio. Avec Apple, les Beatles ne sont plus seulement un groupe ; ils deviennent la clé de voûte d’un conglomérat en pleine turbulence. Chaque prise, chaque heure facturée chez EMI pèse désormais sur leur propre budget. Cette responsabilité nouvelle exacerbe la tension lors des sessions du « White Album », transformant Abbey Road en tribunal improvisé où l’on accuse, négocie, abdique — parfois dans la même journée.

Premières secousses : de « Revolution » aux départs successifs

Les enregistrements débutent le 30 mai 1968 par la version lente de « Revolution ». Lennon, nourri par les révoltes étudiantes de Paris et le fracas vietnamien, veut écrire le manifeste de son époque ; il hésite entre l’appel au changement et la peur de la violence. « You can count me out… in » restera gravé tel un lapsus délibéré, miroir de son ambivalence politique. Dès ces premiers jours, la présence constante de Yoko Ono à ses côtés — assise au centre du studio, flegmatique et silencieuse — dérègle un protocole tacitement accepté depuis 1962 : le sanctuaire d’Abbey Road appartiendrait aux seuls Beatles.

Le 5 juin, Ringo Starr entame « Don’t Pass Me By », son premier titre solo, avec l’appui bienveillant de McCartney. Deux jours plus tard, Harrison et Starr s’envolent pour la Californie ; Lennon, resté à Londres, plonge corps et âme dans ce qui deviendra « Revolution 9 », collage dadaïste où les cris de foule, les violons hachés et la voix nasillarde répétant « Number nine » s’entrechoquent. Entre-temps, Paul façonne « Blackbird », miniature acoustique inspirée du « Bourrée en mi mineur » de Bach et de la lutte pour les droits civiques aux États-Unis.

À mesure que les pistes s’empilent, l’atmosphère s’alourdit. Le 8 juillet, excédé par les multiples sessions infructueuses d’« Ob-La-Di, Ob-La-Da », Lennon martèle l’introduction au piano pour en accélérer le tempo. Le lendemain, Geoff Emerick, ingénieur historique du groupe, claque la porte, déclarant ne plus supporter « cette atmosphère empoisonnée ». George Martin, figure paternelle et architecte sonore, part aussitôt en vacances, laissant les rênes au jeune Chris Thomas.

Le fantôme d’Epstein et la menace de l’implosion

Privés de leur manager et désormais orphelins de leur producteur, les Beatles se retrouvent face à eux-mêmes. Les mots, jusqu’alors tempérés par la diplomatie Epstein-Martin, jaillissent crus. McCartney, perfectionniste, n’hésite plus à recaler les batteries de Starr ; Harrison, vexé du peu d’intérêt porté à ses compositions, enrôle Eric Clapton sur « While My Guitar Gently Weeps » comme pour souligner l’aveuglement de ses partenaires. Lennon, lui, oscille entre la passion fusionnelle avec Ono et la frustration de voir McCartney enregistrer des titres sans le convier.

La crise atteint son paroxysme le 22 août. Blessé par les critiques récurrentes sur son jeu, Ringo quitte le navire. Pendant près de deux semaines, le trio rescapé enchaîne les séances : « Dear Prudence » se construit autour d’une ligne de basse hypnotique de McCartney, qui assure aussi la batterie. À son retour, Starr découvre sa batterie couverte de fleurs envoyées par George Harrison, geste d’apaisement qui sauve (provisoirement) l’unité du groupe.

Chansons solitaires, laboratoire collectif

Pour la première fois dans l’histoire du quatuor, un pourcentage significatif de morceaux se passe de l’un ou l’autre des Beatles. McCartney signe seul « Mother Nature’s Son », « Wild Honey Pie » ou « Martha My Dear » ; Lennon façonne « Julia » dans un tête-à-tête pudique avec son passé ; Harrison polit « Long, Long, Long » sans la moindre guitare de John. Cette atomisation inquiète George Martin qui, à son retour début octobre, plaide pour un simple album : « Vous dilapidez votre force », prévient-il. Les garçons refusent. Le double disque sera leur terrain d’expression illimitée, quitte à laisser paraître les coutures.

Pour autant, la solitude n’empêche pas l’étincelle collective. « Helter Skelter », réenregistré le 9 septembre, extirpe des amplis Vox une sauvagerie insoupçonnée : plus de treize minutes de jam initial seront réduites à un torrent de trois minutes quinze, ponctué du célèbre « I’ve got blisters on my fingers! » hurlé par Starr. Sur « Happiness Is a Warm Gun », Lennon marie doo-wop, heavy blues et métriques asymétriques, un Everest technique que chaque Beatle gravit avec jubilation.

Poétique du chaos : l’audace comme rempart à la désunion

Au fil des mois, l’album devient un kaléidoscope où cohabitent le reggae de « Ob-La-Di, Ob-La-Da », le blues déchirant de « Yer Blues », la berceuse « Good Night » chantée par Ringo sur des chœurs soyeux du Mike Sammes Singers, la parodie Chuck Berry-Beach Boys de « Back in the U.S.S.R. » et l’expérimentation délirante de « Revolution 9 ». Les Beatles ne cherchent pas l’unité stylistique ; ils célèbrent, voire provoquent, la dissonance. Dans un monde secoué par l’assassinat de Martin Luther King, l’offensive du Têt et les barricades de Mai 68, ce désordre musical résonne comme un miroir lucide.

Le public, à sa parution, se divise. Certains critiquent un fourre-tout prétentieux, d’autres saluent la liberté absolue d’un groupe qui refuse de vieillir en paix. Cinquante ans plus tard, les coffrets anniversaire révélant les Esher Demos et des prises alternatives confirment l’impression première : sous la couche de tensions subsistait un appétit insatiable de recherche sonore. Les Beatles se surveillaient, se jalousaient, s’aimaient encore assez pour vouloir, malgré tout, impressionner l’autre.

Intermède californien, querelles londoniennes

Loin d’Abbey Road, l’Amérique hante aussi le processus créatif. McCartney séjourne à Los Angeles deux fois durant l’été ; il fréquente les Beach Boys, écoute le Band, observe la contre-culture qui transforme Laurel Canyon en pépinière d’harmonies rustiques. Harrison, lui, multiplie les aller-retour avec la côte Ouest pour soutenir Ravi Shankar et son film Raga. Ces escapades nourrissent des chansons où l’on perçoit, en filigrane, le parfum des plaines californiennes (« Rocky Raccoon », « Long, Long, Long »). Elles aggravent aussi le sentiment d’éparpillement. Pendant que l’un compose sous le soleil de Topanga, les autres patientent à Londres, laissant l’aigreur s’installer.

Ringo s’en va, Clapton arrive : ballet d’invités et révélations d’ego

Le renfort d’Eric Clapton sur « While My Guitar Gently Weeps » marque une première historique : jamais auparavant un guitariste extérieur n’avait été sollicité sur un morceau officiel des Beatles. Au-delà de l’anecdote, son solo incandescent légitime Harrison et rappelle à Lennon-McCartney que la balance des talents s’est modifiée. L’année suivante, sur Abbey Road, George livrera « Something » et « Here Comes the Sun », apothéose de sa revanche créative.

En septembre, c’est Yoko Ono qui entonne, l’espace d’un instant, une réplique surréaliste sur « The Continuing Story of Bungalow Bill ». Déjà, les frontières se brouillent : la sphère intime infuse le vinyle, la vie privée ne se contente plus de l’inspiration, elle exige le micro. Cette porosité annonce la suite : l’album conjoint Lennon/Ono Two Virgins sortira en novembre, accompagné d’un scandale puritain retentissant.

Du 3 Savile Row à 3 Abbey Road : l’avenir en question

Lorsque les dernières nappes d’orgue de « Savoy Truffle » sont immortalisées le 14 octobre, le groupe ignore encore qu’il ne se réunira plus jamais aussi longtemps en studio. Les semaines suivantes verront la préparation chaotique de Let It Be, les caméras intrusives de Michael Lindsay-Hogg et, au printemps 1969, l’arrivée d’Allen Klein dans le fauteuil autrefois occupé par Epstein. Lennon s’enthousiasme pour le Plastic Ono Band, McCartney confie ses premières maquettes solo à John Eastman, Harrison s’immerge dans l’univers du Bangladesh et Starr songe sérieusement à jouer de la country à Nashville. Le Rubicon a été franchi.

Le « White Album », dans cette perspective, tient lieu d’instantané terminal : dernière œuvre avant dislocation officielle, mais aussi gigantesque coffre à jouets où chaque Beatle puise, exulte et se détache. Il n’est pas anodin que le disque adopte un blanc clinique, vierge de toute illustration : il laisse l’auditeur projeter, comme sur un écran muet, le tumulte intérieur des Fab Four.

Épilogue provisoire : génie collectif, fissures irréversibles

À la fin de 1968, les Beatles demeurent le groupe le plus acclamé de la planète, mais leur unité n’est plus qu’une tradition mondaine que l’on perpétue par réflexe. Le « White Album » incarne le paradoxe absolu : œuvre d’union dans la forme — un double album signé d’un seul emblème — et œuvre de séparations multiples dans le fond. Jamais la discographie rock n’avait présenté, en un même objet, autant de visages d’un même artiste, au point d’anticiper le morcellement créatif qui caractérisera les décennies suivantes.

Près de soixante ans après sa parution, le disque fascine toujours, tant il contient, à parts égales, la promesse et la ruine. La promesse : celle d’une musique sans frontières, capable de convoquer blues, reggae, hard rock, country, music-hall, musique concrète et ballade baroque au sein d’un même récit. La ruine : celle d’une amitié qui se délite, victime de son propre génie. Écouter aujourd’hui le crescendo tribal de « Helter Skelter », la sérénité fragile de « Julia » ou la cacophonie hypnotique de « Revolution 9 », c’est entendre la tectonique des plaques intérieures se heurter, se fissurer et, miraculeusement, engendrer l’or sonore.

Le « White Album » demeure ainsi notre Rosetta pop : il nous parle simultanément du pouvoir créatif absolu et du prix humain qu’il exige. Dans ses sillons, les Beatles sont encore ensemble, mais déjà ailleurs. À peine les micros refroidis, chacun prépare la suite, sans savoir que l’ombre blanche qu’ils laissent derrière eux éclairera — et hantera — toute la musique rock des décennies à venir.


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