Beatles et Rolling Stones, deux géants du rock des années 60, ont entretenu une rivalité artistique aussi légendaire que stimulante, marquant à jamais l’histoire de la musique avec créativité, piques et chef-d’œuvres.
Au début des années 1960, l’Angleterre musicale bruisse d’une énergie nouvelle. Deux formations émergent de cette effervescence : The Beatles, venus de Liverpool, et The Rolling Stones, enfants de Londres. Si la rivalité entre ces deux légendes semble aujourd’hui entrer dans la mythologie populaire, son fondement réel ne fait plus guère de doute. Les propos de Paul McCartney, rapportés dans une interview donnée au New Yorker en 2021, confirment ce que beaucoup pressentaient : « Je ne sais pas si je devrais le dire, mais les Stones sont, en quelque sorte, un groupe de reprises de blues. Notre spectre était un peu plus large que le leur. »
Un commentaire qui n’a pas laissé Mick Jagger de marbre. Dès la semaine suivante, lors d’un concert, le chanteur des Stones ironise : « Paul devrait nous rejoindre pour une reprise de blues. » Entre humour et piques amicales, cette passe d’armes tardive offre un éclairage saisissant sur une compétition ancienne et bien réelle.
Sommaire
- Une fraternité naissante marquée par une entraide inattendue
- Une compétition stimulante au service de la création
- Les années 1970 : l’heure des règlements de compte
- Un héritage commun magnifié par la compétition
- Le mythe perpétué au fil des décennies
Une fraternité naissante marquée par une entraide inattendue
C’est en 1963 que le destin fait se croiser ces deux monstres sacrés. Dans les clubs enfumés de Londres, les Beatles, déjà sur le chemin du succès, croisent la route des Stones, alors à la recherche d’un contrat. George Harrison, avec la générosité qui caractérise encore l’esprit du rock naissant, recommande aux dirigeants de Decca d’accorder leur confiance aux jeunes Londoniens. Un geste qui changea le cours de l’histoire.
En signe d’amitié — ou peut-être par condescendance — Lennon et McCartney offrent à leurs « rivaux » le morceau « I Wanna Be Your Man ». Ce cadeau inattendu se transforme en succès pour les Rolling Stones, propulsant leur carrière naissante. Pourtant, John Lennon, jamais avare d’un trait d’esprit acide, minimisera plus tard ce geste : « C’était un morceau de seconde zone. Ringo l’a chanté pour nous, et les Stones ont fait leur propre version. Cela montre combien d’importance nous leur accordions : nous n’allions pas leur donner un chef-d’œuvre, n’est-ce pas ? »
Une compétition stimulante au service de la création
La rivalité entre les deux groupes, loin d’être purement vénéneuse, agit comme un formidable catalyseur artistique. Tandis que les Beatles explorent des territoires toujours plus audacieux, intégrant des influences diverses — de la musique indienne au psychédélisme le plus baroque —, les Stones, eux, affûblés d’une image plus sauvage, se réinventent dans un blues rock brut et authentique.
Cette saine émulation trouve un écho particulier dans l’épisode de la sortie de « Their Satanic Majesties Request » en 1967. Cet album des Rolling Stones, souvent perçu comme une réponse au « Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band » des Beatles, affiche une pochette signée du même photographe, Michael Cooper. Lennon lui-même, dans un de ces jugements lapidaires dont il avait le secret, accusera les Stones d’avoir imité leur approche conceptuelle.
Paradoxalement, cette compétition nourrissait une véritable forme de collaboration discrète. Les voix de Lennon et McCartney résonnent sur des titres des Stones tels que « We Love You » et « Sing This All Together ». Loin d’un antagonisme frontal, il existe un réseau d’interconnexions subtiles entre les deux formations.
Les années 1970 : l’heure des règlements de compte
Avec la désintégration des Beatles en 1970, la rivalité entre les anciens comparses prend un tour plus acerbe. John Lennon, libéré des contraintes diplomatiques du groupe, ne se prive pas de égratigner les Stones dans ses interviews. De son côté, Mick Jagger, toujours prompt à renvoyer la balle, déclare sans ambages : « Lorsque les Beatles se sont séparés, je n’en avais strictement rien à faire. »
Des titres comme « Dig A Pony », présent sur l’ultime chef-d’œuvre « Let It Be », trahissent aussi des piques voilées : « I roll a stoney / Well, you can imitate everyone you know. » Difficile de ne pas y voir une allusion transparente aux Stones, souvent accusés d’opportunisme stylistique.
Un héritage commun magnifié par la compétition
Malgré les rivalités, les piques et les rancœurs, force est de constater que cette compétition a engendré une période d’une richesse musicale exceptionnelle. Sans l’émulation constante entre les Beatles et les Rolling Stones, le rock aurait-il connu une telle explosion de créativité ? Rien n’est moins sûr.
La liberté prise par les Beatles sur « Rubber Soul », « Revolver » ou « The White Album » pousse les Stones à élever leur propre niveau d’exigence. De même, la radicalité assumée des Stones sur « Beggars Banquet » ou « Let It Bleed » résonne comme un contrepoint parfait à l’onirisme des Liverpuldiens.
Au fond, ces deux légendes n’ont jamais été que les deux faces d’une même pièce : celle d’une jeunesse en quête de révolution musicale, sociale et culturelle.
Le mythe perpétué au fil des décennies
Aujourd’hui, alors que les années 1960 appartiennent au passé lointain, la rivalité entre The Beatles et The Rolling Stones continue de fasciner. Elle incarne une époque où la musique était bien plus qu’un simple divertissement : un vecteur d’identité, un appel à la liberté, une réinvention permanente.
Paul McCartney et Mick Jagger, toujours actifs sur scène malgré les décennies passées, perpétuent cet héritage d’excellence et de provocation amicale. Chaque piques échangée, chaque sourire narquois, ravive le souvenir d’une époque où l’Angleterre dominait le monde de la musique, où chaque single était un événement, où chaque album redessinait les frontières de l’art.
Plus qu’une rivalité, la relation entre les Beatles et les Rolling Stones est une véritable danse, un jeu subtil de miroirs et de différences, à l’origine de quelques-unes des pages les plus glorieuses de l’histoire du rock.
