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[ZOOM SUR UNE CHANSON DES BEATLES] Here, There And Everywhere : la perle romantique de Paul McCartney inspirée par Jane Asher… et Marianne Faithfull

Publié le 26 avril 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

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Un écrin de douceur au cœur de Revolver

Lorsque les Beatles sortent Revolver en août 1966, l’album se signale par ses audaces musicales (les sons inversés de « I’m Only Sleeping », l’Orient de « Love You To », l’expérimentation studio de « Tomorrow Never Knows »), mais aussi par des moments de pure élégance pop. Parmi ces petits joyaux figure « Here, There And Everywhere », une ballade soyeuse de Paul McCartney qui tranche avec les ambiances plus nerveuses ou avant-gardistes du disque.

De l’aveu de McCartney lui-même, ce titre compte parmi ses préférés de tout son répertoire. Il reflète un état d’esprit où la passion amoureuse, l’inspiration mélodique et la subtilité vocale s’entremêlent en un équilibre presque parfait. Même John Lennon, pas toujours prompt à louer les chansons de Paul, reconnaît qu’elle est « sans doute l’une de [ses] favorites des Beatles ».

Une naissance au bord de la piscine de John

L’histoire de « Here, There And Everywhere » commence à Weybridge, dans la propriété de Lennon. Tandis que John tarde à se réveiller, McCartney profite d’un moment de calme près de la piscine. Armé de sa guitare, il explore quelques accords dans la tonalité de mi majeur et en vient rapidement à griffonner une mélodie et quelques paroles.

« J’étais dehors, assis sur une chaise longue, j’ai commencé à gratter en mi, et quand John s’est levé, j’avais déjà presque fini la chanson. »
— Paul McCartney, Many Years From Now (Barry Miles)

En rentrant à l’intérieur, Paul et John peaufinent les derniers détails, probablement la seconde partie ou quelques mots manquants. Bien que McCartney assume la quasi-totalité de la composition, Lennon apporte souvent sa patte dans des retouches finales, ce qui explique que le morceau soit officiellement crédité Lennon-McCartney.

Une inspiration subtile : Jane Asher… et Marianne Faithfull

Dans la lignée de nombreuses ballades de Paul à l’époque, « Here, There And Everywhere » est largement inspirée par Jane Asher, la comédienne alors compagne de Paul, dont il est follement épris. Néanmoins, McCartney avoue volontiers avoir pensé à une autre chanteuse lors de l’enregistrement :

« Quand je l’ai chantée en studio, je me suis dit : “Je vais l’interpréter comme Marianne Faithfull.””
— Paul McCartney, Many Years From Now (Barry Miles)

Cette idée, un brin surprenante, correspond à une technique qu’il utilise parfois : imaginer un artiste précis (James Brown, Ray Charles, Aretha Franklin…) pour s’inspirer du style ou de la couleur vocale recherchée. Bien sûr, au final, c’est bien sa propre voix que l’on entend, mais l’idée de “chanter à la manière de” lui sert de guide émotionnel.

Une structure bien pensée et des harmonies hypnotiques

« Here, There And Everywhere » est souvent saluée pour la finesse de sa structure lyrique. Le titre se divise en trois parties, chacune évoquant un mot du refrain :

  • Here (ici) : première strophe évoquant la présence immédiate de l’être aimé.
  • There (là-bas) : seconde strophe, portant le regard ailleurs ou plus loin.
  • Everywhere (partout) : dernière section, reliant les deux précédentes pour chanter l’amour en tout lieu.

Sur le plan musical, on y retrouve un enchaînement d’accords subtilement modulé, allié à des harmonies vocales signatures des Beatles. John, Paul, et George Harrison joignent leurs voix dans des chœurs discrets mais ô combien efficaces, arrangeés par George Martin. Contrairement à d’autres expériences polyphoniques plus complexes, la majorité sont des “blocs d’accords” : un simple mouvement de triades qui donnent cette impression d’apesanteur et de douceur.

 Trois jours de sessions, un climat intimiste

L’enregistrement de « Here, There And Everywhere » s’étale sur trois jours :

  • 14 juin 1966 : Les Beatles effectuent quatre prises. Seule la dernière aboutit véritablement avec une première ébauche de chant. On enregistre aussi une première salve de chœurs.
  • 16 juin : Ils réenregistrent la piste rythmique pour donner plus de relief. C’est la prise 13 qui est jugée la meilleure. Paul superpose alors une basse plus précise, avant de poser sa voix principale et d’ajouter des parties harmoniques.
  • 17 juin : McCartney double sa voix soliste. Les pistes de basse, batterie et guitares sont finalisées, et les chœurs achevés. Le mix, riche mais encore épuré, met en avant la voix de Paul, la guitare acoustique et la rondeur de la basse, tandis que la batterie de Ringo, plutôt discrète, souligne délicatement les transitions.

À cette époque, les Beatles aiment expérimenter de nouveaux procédés techniques (coups de bande à l’envers, etc.), mais « Here, There And Everywhere » reste au contraire très classique dans son habillage sonore. Ce dépouillement sied parfaitement à la tendresse qu’inspire la chanson.

Un enthousiasme partagé, de John à Paul

Même John Lennon, réputé parfois sévère envers le répertoire de McCartney, déclare en 1980 :

« C’est une chanson entièrement à Paul, je crois. Et c’est l’une de mes préférées parmi toutes celles des Beatles. »

Paul, de son côté, avoue :

« C’est probablement ma préférée de mes propres chansons. »

Ce sentiment est partagé par de nombreux fans et critiques, qui y voient la quintessence du style “pop raffinée” de McCartney, un subtil mélange entre la mélodie, l’harmonie, et la simplicité romantique. On y retrouve la patte “McCartneyesque”, proche d’“un standard de Tin Pan Alley”, comme s’il avait su marier l’héritage des ballades classiques avec la fraîcheur moderne des années 60.

Une empreinte durable dans la carrière de Paul

Après la séparation des Beatles, « Here, There And Everywhere » deviendra l’une des chansons que McCartney réinterprète volontiers en concerts ou en émissions spéciales, soulignant son attachement personnel à ce morceau. Son élégance a également inspiré plusieurs reprises de chanteurs ou chanteuses de jazz, séduits par son romantisme et ses possibilités harmoniques.

On la retrouve aussi dans le film Give My Regards To Broad Street (1984), où Paul revisite certains titres phares des Fab Four. L’enregistrement demeure relativement fidèle, tant la chanson se suffit à elle-même pour dégager cette ambiance feutrée.

la grâce d’une ballade intemporelle

« Here, There And Everywhere » est souvent classée parmi les plus belles chansons d’amour jamais écrites, tous genres confondus. Son écriture délicate, ses harmonies vocales aériennes, et l’interprétation sincère de McCartney en font un moment phare de Revolver, album déjà foisonnant.

Loin des expérimentations psychédéliques, cette chanson offre un instant de quiétude, une célébration tendre du sentiment amoureux. À l’écoute, la légèreté mélodique évoque ce moment suspendu où, grâce à quelques accords et un soupçon de poésie, le temps semble s’arrêter. Dans une discographie aussi riche que celle des Beatles, « Here, There And Everywhere » continue d’illuminer quiconque apprécie la pop dans son versant le plus suave, rappelant la puissance d’une ballade pensée pour toucher le cœur, tout simplement.


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