Ce livre nous avait été conseillé par Ana-Cristina lors d’un cercle de lecture et, comme il y est question d’un film et de toutes les interprétations que l’on peut en faire, du début à la fin, j’ai pensé que cette lecture cadrerait parfaitement avec Le Printemps des Artistes.
Note pratique sur le livre
Éditeur : Les Éditions de Minuit
Année de publication : 1999
Nombre de pages : 125
Mon avis
C’est un livre assez inclassable puisque son propos est de nous raconter un film des années 70 : Le Limier (« Sleuth » est le titre original) de J. Mankiewicz (1973). Mais c’est seulement dans les dernières pages que Tanguy Viel nous révèle le titre anglais et le nom du réalisateur : jusque-là, j’avoue avoir été dans le flou, car cette histoire ne me disait rien et je pensais bien ne pas l’avoir vu. Du point de vue des personnages, l’écrivain nous laisse également dans le flou pendant les trois quarts du livre, avant de nous révéler que les acteurs étaient Michael Caine et Laurence Olivier – ce qui permet d’incarner complètement les figures que le lecteur avait imaginées, selon sa propre fantaisie, durant une centaine de pages.
Quand Ana-Cristina nous a parlé de ce livre, elle semblait penser qu’il valait mieux connaître déjà le film (elle-même l’ayant déjà vu). Mais moi qui ne l’ai pas vu, j’ai énormément apprécié de pouvoir l’imaginer et de découvrir les rebondissements sans les anticiper du tout ! Je me suis aperçue grâce à ce livre que ça peut être très agréable de s’entendre raconter un film – surtout quand le scénario est aussi tordu, intelligent, surprenant et même machiavélique que celui-ci !
Il m’a semblé que les ressorts de ce film tiennent surtout à des faux-semblants, à des jeux sur les apparences, à des retournements de situation qui transforment la vérité en mensonge et inversement. Le personnage du mari trompé joue à faire peur au personnage de l’amant, avant que celui-ci ne se mette à jouer à faire peur à celui-là, de même que le réalisateur du film joue avec les nerfs du spectateur, de même que le narrateur du livre de Tanguy Viel (et Tanguy Viel lui-même) rajoute encore un niveau de jeu et de raffinement vis-à-vis des lecteurs que nous sommes !
Il est intéressant aussi que le personnage du mari trompé (joué par Laurence Olivier) soit un écrivain de romans policiers, un homme de lettres, ce qui crée une mise en abyme et un jeu de reflets par rapport à Tanguy Viel lui-même. Pour le côté anecdotique, on peut remarquer également que Sleuth date de 1973, année de naissance de l’écrivain, et sa prédilection pour ce film prend donc une connotation un peu particulière, il me semble.
On se demande bien sûr, au fil des pages, pourquoi ce narrateur fait une telle fixation sur ce film et s’il y a quelque chose dans son histoire personnelle qui ferait écho à ce scénario de rivalité entre un amant et un mari – question à laquelle nous n’aurons pas de réponse.
La deuxième nouvelle « Hitchkock par exemple » est également très réussie, dotée d’un ton amusant. Le narrateur (très semblable à celui de « Cinéma« ) tente de réaliser un top-ten de ses films préférés et nous fait part de tous ses atermoiements et repentirs.
Un bon livre, à la fois distrayant et riche en réflexions, à conseiller en priorité aux cinéphiles mais pas seulement à eux.
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Un extrait page 110
(…) il faut savoir, donc, que ce qui est dit n’est pas ce qui est filmé, mais alors pas du tout, aucune comparaison possible, aucune analogie, disent des amis à moi, et non pas qu’il soit question d’une supériorité de l’un sur l’autre, ni cela ni autre chose, mais c’est fondamental, c’est comme mesurer la température avec un baromètre, comme vouloir à tout prix faire voler une table, c’est aussi absurde que ça, douze minutes maintenant, et il court en tous sens, Andrew, pour réduire à rien les preuves, pour échapper au piège imparable, le bracelet en cristal, où Milo a-t-il caché le bracelet en cristal ? Et personne à ce jeu de cache‐cache ne peut être plus rapide qu’Andrew, plus perspicace que lui, parce que personne, personne n’est plus vif jamais qu’un homme en sursis, qu’Andrew en sursis minuté par Milo, et il l’a trouvé le bracelet en cristal, et le soulier noir déjà, le soulier noir : au milieu du charbon dans la cave, carrément au milieu du charbon, de sorte qu’Andrew s’est noirci entièrement pour le récupérer, pour le faire taire en tant qu’indice, il s’est allongé ridiculement sur le tas de charbon pour le plus grand plaisir de Milo et le plus grand plaisir du spectateur, car voilà : il faut avouer ce moment où on jouit avec Milo, ce moment où voir le désarroi d’un homme ne procure rien d’autre qu’un plaisir intérieur, et c’est toute la puissance de Sleuth, capable de nous emmener sur les sols les plus sales, capable de pointer en nous la part minable, alors ce n’est pas un hasard si la cave sert au ressentiment, parce que Sleuth n’agit pas pour rien (…)
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Un extrait page 148
(dans la nouvelle « Hitchkock, par exemple « )
Là-dessus je voudrais bien expliquer quelque chose à ceux qui croiraient que je me contredis, je veux dire, ceux qui croiraient que, parce que j’ai parlé d’Alfred Hitchkock comme du plus grand réalisateur de tous les temps, puis éventuellement d’Ingmar Bergman idem, alors pour cette raison Murnau ne pourrait pas l’être. Eh bien, croyez bien, contre toute apparence, que je ne me contredis pas du tout. Croyez bien que je peux dire sans scrupules, après tout ce que j’ai dit sur Alfred Hitchkock, après tout ce que j’ai oublié de dire sur Ingmar Bergman, je peux quand même dire que Friedrich Murnau est le plus grand réalisateur de tous les temps. Et je pourrais vous dire dans cinq minutes que John Cassavetes est le plus grand réalisateur de tous les temps. Et que Francis Ford Coppola. Et que Kenji Mizoguchi. Et que Fritz Lang. Parce que je vais vous dire à quoi on reconnaît un grand réalisateur : on le reconnaît à ceci que, quand on y pense, au moment où on y pense, alors on est persuadé, pendant le temps précis où on y pense, qu’il est le plus grand.
Au moment où on prononce le nom de Murnau, comme on prononcerait plus tard celui de Chaplin ou celui de Lubitsch, on doit absolument être persuadé, même une seule seconde, qu’il est le plus grand cinéaste du monde. Si vous n’avez pas cette sensation au moins une demi-seconde, alors soit vous n’aimez pas le cinéma, soit vous n’avez pas affaire à un grand réalisateur.
