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Charles Manson et le mystère de “Magical Mystery Tour” : quand l’obsession déraille

Publié le 29 avril 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

Je vous propose aujourd’hui de revenir sur un fait peu connu de l’histoire mouvementée des Beatles, à savoir la référence qu’a faite Charles Manson à l’album (ou la chanson, voire le film) Magical Mystery Tour dans l’une de ses propres compositions. Manson, figure sinistre de la fin des années 1960, était non seulement tristement célèbre pour avoir fomenté de terribles meurtres, mais aussi pour son obsession envers les Beatles. Dans cet article, nous allons explorer cette étrange connexion, en la replaçant dans le contexte de l’époque et en nous appuyant sur des déclarations de Paul McCartney, John Lennon, et sur les événements marquants qui entourent la “famille” Manson.

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Charles Manson, un gourou obsédé par les Beatles

Avant de plonger au cœur du sujet, rappelons qui est Charles Manson. Leader d’une “famille” sectaire, il est responsable d’au moins 12 meurtres, dont les tristement célèbres meurtres Tate-LaBianca, survenus en août 1969. En marge de ses dérives criminelles, Manson nourrissait une véritable passion pour la musique, et plus particulièrement pour les Beatles. Selon plusieurs témoignages, il lisait dans les textes de ces derniers des messages apocalyptiques, convaincu que les chansons comme “Helter Skelter” ou “Piggies” annonçaient ou encourageaient une guerre raciale imminente.

“Toute cette histoire de Manson a été construite autour de la chanson de George sur les cochons [‘Piggies’], et de celle-ci [‘Helter Skelter’], la chanson de Paul sur une fête foraine anglaise”, rappelle John Lennon dans une interview de 1980.

Dans son délire paranoïaque, Charles Manson croyait devoir précipiter ce conflit afin de régner sur le chaos. Il n’est donc pas surprenant qu’il ait multiplié les interprétations fantaisistes des paroles des Beatles.

Arkansas” : quand Manson évoque la “Magical Mystery Tour”

Bien que l’on connaisse largement la fascination de Manson pour “Helter Skelter” (issu de l’album The Beatles, communément appelé White Album, sorti en 1968), on ignore souvent qu’il a également fait un clin d’œil à Magical Mystery Tour. Dans sa chanson intitulée “Arkansas”, Manson chante son propre parcours : un homme qui s’est enfui de chez lui, qui a vécu en marge, devenant un vagabond à l’instar de son père.

Vers la fin de la chanson, il lance cette phrase énigmatique :

“Mon nez est rouge et mes moustaches grises / Parce que la visite magique et mystérieuse m’a emporté.”

Publié en 1970 dans l’album Lie: The Love and Terror Cult, ce morceau folk bricolo contraste radicalement avec l’univers pop psychédélique de l’album Magical Mystery Tour (sorti en 1967). Difficile, donc, de comprendre ce que Manson a voulu dire exactement : est-ce un simple clin d’œil pour surfer sur la vague hippie et paraître “cool” ? Une allusion à l’album, à la chanson-titre, ou au film ? Demeurent de nombreuses zones d’ombre.

Retour sur “Magical Mystery Tour” : un rêve psychédélique

Pour bien comprendre ce décalage, intéressons-nous à l’œuvre des Beatles évoquée. Magical Mystery Tour voit le jour sous forme d’album en 1967, année où l’effervescence psychédélique est à son comble. Paul McCartney, principal instigateur de ce projet, explique dans son livre Paul McCartney : Many Years From Now (1997) que l’idée originale des “mystery tours” vient de voyages en bus organisés en Angleterre dans les années 1950 et 1960, où les passagers ne connaissaient pas à l’avance leur destination.

“Je trouvais que ces ‘mystery tours’ avaient quelque chose de romantique et de surréaliste. C’était le prolongement parfait du courant psychédélique dans lequel nous baignions”, explique Paul.

De cette envie de fantaisie est né le film Magical Mystery Tour, un moyen métrage que les Beatles ont autoproduit et réalisé dans un élan d’expérimentation musicale et visuelle. On peut y voir des séquences colorées, des scènes absurdes, et des chansons désormais mythiques comme “I Am the Walrus” ou “The Fool on the Hill”.

Rien, dans cette démarche ludique et naïve, ne laissait présager qu’elle deviendrait un argument — même minime — dans la rhétorique obsessionnelle de Charles Manson.

L’incompréhension de John Lennon et le rejet de toute responsabilité

Dans une interview publiée en 1980, regroupée dans le livre All We Are Saying : The Last Major Interview with John Lennon and Yoko Ono, John Lennon revient avec colère et ironie sur l’affaire Manson. Il rejette toute responsabilité et souligne à quel point l’interprétation que Manson faisait des chansons des Beatles relevait du délire :

“Cela n’a rien à voir avec moi. C’est comme ce type, Son of Sam, qui prétendait recevoir des ordres d’un chien. Manson n’était qu’une version extrême des gens qui ont inventé l’histoire de ‘Paul est mort’ ou qui ont compris que les initiales de ‘Lucy in the Sky with Diamonds’ étaient ‘LSD’.”

Il est vrai que la fin des années 1960 est propice à ce genre de théories : la culture pop s’accélère, la société est en pleine mutation, et de nombreux fans cherchent des messages cachés dans les paroles des Beatles. Le “Paul is dead” est un exemple célèbre de rumeur farfelue, tout comme le procès fait aux Beatles pour un éventuel “subliminal LSD” dans la chanson “Lucy in the Sky with Diamonds”. Manson, lui, a poussé cet exercice d’interprétation à l’extrême, le transformant en idéologie meurtrière.

Les Beatles, victimes collatérales de la folie de Manson

À mesure que la sinistre histoire de Manson s’est dévoilée, les Beatles ont réalisé qu’ils ne pouvaient empêcher les gens de puiser des significations étranges et dangereuses dans leurs chansons. John Lennon, Paul McCartney, George Harrison et Ringo Starr se sont retrouvés malgré eux mêlés à un sordide fait divers. “Piggies”, la chanson de George Harrison publiée sur le White Album, a par exemple été pointée du doigt, car on l’a retrouvée associée aux scènes de crime où Manson et ses disciples avaient inscrit des références sur les murs. Mais, comme l’a souvent souligné George lui-même, “Piggies” se voulait davantage une critique satirique de la société de consommation qu’un appel à la violence.

Cette sombre affaire a marqué la fin du rêve pacifique de la contre-culture des années 1960. Les meurtres de la “Manson Family” en 1969 ont contribué à assombrir l’image du flower power et de la “Summer of Love” de 1967. Quant aux Beatles, ils ont vu cette période rock-psychédélique se teinter d’amertume à mesure que 1969 et 1970 marquaient la fin du groupe.

Une référence troublante et un héritage noir

Au final, la référence de Charles Manson à la “Magical Mystery Tour” dans sa chanson “Arkansas” demeure, en partie, un mystère. Était-ce une simple coquetterie de langage, un hommage – aussi dérangé soit-il – à l’un de ses groupes favoris, ou le reflet d’un délire plus profond lié à sa fascination pour l’occultisme et les interprétations codées ?

Ce que l’on sait, c’est que Magical Mystery Tour, pour les Beatles, était avant tout synonyme d’évasion, de fantaisie, et d’exploration d’un imaginaire coloré, bien loin des ténèbres dans lesquelles Manson plongeait. Les Beatles, en tant que groupe, n’ont jamais cessé de condamner les violences de Manson, et John Lennon s’est fermement démarqué de toute récupération politique ou idéologique de leur œuvre.

l’ombre de Manson sur l’histoire des Fab Four

Charles Manson, malgré la répulsion qu’il suscite, reste un élément annexe et obscur de l’histoire des Beatles. Il rappelle toutefois que la célébrité des Fab Four, couplée à l’effervescence culturelle et médiatique de la fin des années 1960, a pu encourager certaines dérives tragiques. Aujourd’hui, plus de cinq décennies plus tard, nous pouvons regarder cette page sombre de l’histoire du rock comme l’illustration même de la puissance symbolique de la musique : lorsqu’elle est déformée, elle peut être instrumentalisée à des fins criminelles.

En définitive, la “Magical Mystery Tour” dans laquelle Manson a cru embarquer n’était qu’une illusion macabre. Il demeure néanmoins fascinant d’observer à quel point une chanson naïve et psychédélique a pu résonner dans un esprit aussi tortueux que celui de Charles Manson.

À retenir : Manson n’a fait qu’entacher d’ombres le paysage musical, tandis que les Beatles, eux, continuaient à briller par leur créativité et leur génie musical. Sans cautionner ni comprendre ce qui animait le sinistre gourou, le groupe a dû porter cette macule dans ses chroniques : un épisode sombre et incompréhensible, aux antipodes du message d’amour et de liberté que les quatre garçons de Liverpool s’évertuaient à diffuser.


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