Il aura fallu attendre trente ans pour que le grand public découvre“India, India”, une démo intime enregistrée par John Lennon en 1980 au cœur de l’appartement conjugal du Dakota, à New York. Dévoilée en 2010 au sein du coffretJohn Lennon Signature Box, la chanson fait partie de ces raretés qui permettent de plonger dans la face la plus personnelle et introspective de l’ex-Beatle, alors en pleine période de “househusband”.
Sommaire
- Contexte : un Lennon en retrait, mais toujours créatif
- Les “househusband years”
- La genèse de “India, India”
- Un pont avec le passé : Rishikesh et l’empreinte de Yoko
- Retour sur les traces de Rishikesh
- Allusion à Yoko Ono
- Mélodies réutilisées et expérimentations inachevées
- Héritage de “Tennessee” et “Memories”
- L’autre chanson “indienne” : “The Rishi Kesh Song”
- La révélation : du fond d’un tiroir au “John Lennon Signature Box”
- Le projet de coffret en 2010
- Trois inédits dont “India, India”
- Sur scène avant la sortie : la comédie musicaleLennon(2005)
- Un avant-goût sur les planches
- Un écrin pour d’autres inédits
- Analyse et réception
- Un témoignage touchant de l’âme lennonienne
- Un écho à la quête spirituelle des Beatles
- une pièce manquante du puzzle Lennon
Contexte : un Lennon en retrait, mais toujours créatif
Les “househusband years”
Entre 1975 et 1980, John Lennon se met volontairement en retrait de la scène musicale pour se consacrer à l’éducation de son fils Sean et à sa vie de famille avec Yoko Ono. Il se décrit lui-même comme un “househusband” (père au foyer), un choix qui surprend autant ses fans que les médias. Pourtant, s’il reste loin des projecteurs, Lennon n’en continue pas moins de composer en secret, en accumulant nombre de démos et d’idées musicales.
La genèse de “India, India”
En 1980, vers la fin de cette période de calme apparent, Lennon enregistre dans l’intimité de son appartement plusieurs morceaux inachevés. Parmi eux, “India, India” puise à la fois dans l’imaginaire spirituel du sous-continent et dans la nostalgie de l’époque où les Beatles étudiaient la Méditation Transcendantale avec le Maharishi Mahesh Yogi, en 1968 à Rishikesh. C’est un chapitre fondateur de l’histoire du groupe : un moment de ressourcement pour Paul, George, Ringo et John, ponctué de nombreuses compositions (plusieurs chansons duWhite Albumy ont pris forme).
Un pont avec le passé : Rishikesh et l’empreinte de Yoko
Retour sur les traces de Rishikesh
“India, India”renvoie à la fascination qu’exerce le pays sur Lennon depuis ce séjour spirituel en 1968. À l’époque, il cherchait à fuir l’agitation londonienne et le tourbillon médiatique, afin de se retrouver face à lui-même. De nombreux témoignages rapportent qu’il y découvre autant la sérénité que l’ennui, entre séances de méditation et moment charnière dans son couple avec Cynthia, qu’il s’apprête à quitter. Comme un écho, la démo s’ouvre par une supplique :
“India, India, listen to my plea…”
Lennon semble se tourner à nouveau vers ce pays, terre de spiritualité, pour y puiser un état d’esprit contemplatif ou peut-être un refuge intérieur.
Allusion à Yoko Ono
Les paroles font référence à la femme aimée que Lennon a laissée en Angleterre, mais qui, dans les faits, représente déjàYoko Ono:
“I left my heart in England with the girl I left behind.”
En 1968, Lennon entame une correspondance passionnée avec Ono, préparant ainsi la fin de son mariage avec Cynthia. La mention de cet “amour lointain” reflète donc tout l’enjeu de la transition sentimentale qu’il vit à l’époque de Rishikesh.
Mélodies réutilisées et expérimentations inachevées
Héritage de “Tennessee” et “Memories”
“India, India” n’est pas entièrement sortie de nulle part. Lennon y reprend des bribes mélodiques déjà esquissées dans deux morceaux inachevés,“Tennessee”et“Memories”. Cette habitude de recycler des idées précédentes est courante chez Lennon : il créait parfois plusieurs variations autour d’un même motif, avant de fixer une version définitive.
L’autre chanson “indienne” : “The Rishi Kesh Song”
Dans le même élan de nostalgie ou d’introspection, Lennon enregistre également“The Rishi Kesh Song”, jamais sortie officiellement à l’époque. Les deux titres reflètent une même veine contemplative, comme si l’Inde et ses souvenirs étaient devenus pour lui un terrain d’exploration musicale constante, voire une métaphore de la quête de paix intérieure.
La révélation : du fond d’un tiroir au “John Lennon Signature Box”
Le projet de coffret en 2010
En 2010, à l’occasion de ce qui aurait été le 70ᵉ anniversaire de Lennon (né le 9 octobre 1940), paraissent plusieurs rééditions et compilations célébrant l’héritage de l’artiste. Parmi elles, leJohn Lennon Signature Box, un coffret exhaustif regroupant tous les albums studio remasterisés, agrémentés d’un disque bonus de démos et de raretés.
Trois inédits dont “India, India”
Ce coffret renferme alorstrois chansons jamais commercialisées auparavant:
- “India, India”
- “One Of The Boys”
- Une reprise de“Honey Don’t”(standard de Carl Perkins)
Pour “India, India”, le public découvre une simple maquette guitare-voix, captée dans l’appartement du Dakota. On y perçoit le côté brut et spontané de Lennon, sans ornements, ni production sophistiquée.
Sur scène avant la sortie : la comédie musicaleLennon(2005)
Un avant-goût sur les planches
Fait étonnant, “India, India” n’est pas présentée pour la première fois via un enregistrement audio, maislors du spectacle musicalLennon, monté en 2005. Dirigée par Don Scardino, cette comédie musicale sanctionnée par Yoko Ono retrace la vie de l’ex-Beatle à travers ses chansons et ses paroles. Lennon n’ayant pas pu l’interpréter de son vivant, la scène devient un lieu d’écoute inédit pour cette pépite ignorée.
Un écrin pour d’autres inédits
Le spectacleLennoninclut également“I Don’t Want To Lose You”, un autre titre inédit provenant des archives de Lennon. Cette stratégie d’inclusion de morceaux rares illustre la volonté de Yoko Ono de partager davantage l’œuvre “cachée” de son mari, en dépassant le cadre strict des disques déjà publiés.
Analyse et réception
Un témoignage touchant de l’âme lennonienne
“India, India” n’a pas l’ampleur d’un “Imagine” ou l’explosivité d’un “Instant Karma!”. Pourtant, il en résulte une sincérité brute qui rappelle la périodeJohn Lennon/Plastic Ono Band(1970), où l’artiste se livrait sans fard. On y retrouve une guitare acoustique épurée, une voix posée, presque fragile, et des paroles qui se rapprochent d’une confession. Cette démarche, typique de la dernière partie de la carrière de Lennon, captive les fans en quête de son intimité créative.
Un écho à la quête spirituelle des Beatles
Pour les historiens du rock, “India, India” souligne l’importance du séjour à Rishikesh dans l’évolution musicale et personnelle de John Lennon. Là-bas, le Beatle idéaliste s’est frotté aux contradictions de la starification et de la recherche spirituelle. Alors que certaines illusions sur le Maharishi se dissipent, la musique de Lennon conserve la trace de cette incursion dans une Inde fantasmée, “transformée” en muse lointaine.
une pièce manquante du puzzle Lennon
“India, India”est bien plus qu’une simple démo exhumée. C’est un morceau charnière, témoignant du cheminement intérieur d’un John Lennon en quête de sens et de sérénité, aussi bien durant l’euphorie des Beatles en 1968 que pendant son retrait créatif de la fin des années 1970.
Enregistrée en toute discrétion en 1980, la chanson finit par voir officiellement le jour trois décennies plus tard, offrant aux admirateurs une preuve supplémentaire de la prolifique inventivité du chanteur, même lorsqu’il prétendait avoir rangé la guitare. Sur fond de guitare acoustique et de souvenirs de Rishikesh, “India, India” vibre comme un retour aux sources : un Lennon à nu, oscillant entre nostalgie et espoir, et ce jusqu’à ses ultimes instants de création.
