Sur l’album blanc des Beatles, entre les dissonances de Revolution 9 et les fulgurances de While My Guitar Gently Weeps, une berceuse douce et inattendue clôt la fresque de 1968. Chantée par Ringo Starr, Good Night semble flotter hors du temps. Mais derrière ce moment de grâce, une frustration tenace ronge le batteur du groupe. Ringo a longtemps affirmé que ce morceau avait « ruiné sa carrière »… Les fans, eux, n’en démordent pas : Good Night est un bijou sous-estimé.
Sommaire
- Une berceuse inattendue au cœur d’un double album chaotique
- Ringo, rocker frustré en pyjama de soie
- Un écrin symphonique sans les Beatles
- L’ambivalence du morceau : entre pastiche et émotion pure
- Les fans contre-attaquent : Good Night, joyau mal aimé
- Une carrière, ruinée ? Vraiment ?
- En guise de bonne nuit…
Une berceuse inattendue au cœur d’un double album chaotique
Lorsque The Beatles — le fameux White Album — sort en novembre 1968, le groupe est déjà au bord de l’implosion. Chacun travaille de plus en plus isolément. L’unité créative des débuts laisse place à une mosaïque de styles, de tensions, de désaccords.
Au beau milieu de ce chaos, Good Night fait figure d’OVNI. Composée par John Lennon pour son fils Julian, alors âgé de cinq ans, cette berceuse orchestrale clôt le deuxième disque dans un écrin de cordes et de chœurs, comme un geste de tendresse adressé à l’enfance.
Mais Lennon ne la chante pas. Il en confie l’interprétation à Ringo Starr, dont la voix rauque et bonhomme est soudain remplacée par un murmure feutré, presque maternel.
Ringo, rocker frustré en pyjama de soie
Des décennies plus tard, Ringo ne cache plus son agacement à l’égard de la chanson :
« Ils ont ruiné ma carrière quand ils m’ont donné Good Night. Je voulais être un rocker. »
Dans une autre interview, il précise :
« J’étais un chanteur de rock, et ils me refilaient toujours les chansons gnangnan… »
Ce ressentiment n’est pas sans fondement. Ringo, qui s’était imposé avec une certaine aisance dans des morceaux plus nerveux (Boys, Honey Don’t, I Wanna Be Your Man), se retrouve ici à chanter sur une orchestration de conte de fées, dirigée par George Martin, avec un arrangement digne de Walt Disney.
Un écrin symphonique sans les Beatles
L’ironie veut que Good Night soit, musicalement, l’un des morceaux les moins « Beatles » de l’album. Aucun autre membre du groupe ne joue sur la piste. L’arrangement, somptueux, est entièrement signé George Martin, qui convoque cordes, harpe, célesta et un chœur hollywoodien.
Le résultat est une berceuse orchestrale à l’ancienne, qui rappelle les musiques de film des années 40. Pour Ringo, habitué aux guitares crues et aux riffs de pub rock, ce fut un décalage complet.
Mais John Lennon, lui, était convaincu que seul Ringo pouvait transmettre cette tendresse naïve sans sombrer dans le ridicule. Et à bien l’écouter, la voix de Ringo est touchante de sincérité, fragile mais pleine de bienveillance.
L’ambivalence du morceau : entre pastiche et émotion pure
Good Night est souvent méprisée parce qu’elle détonne. Placée juste après Revolution 9, délire sonore expérimental de huit minutes, elle semble appartenir à un autre univers. Mais c’est précisément ce contraste qui lui donne sa puissance émotionnelle.
La chanson fonctionne comme un adieu symbolique, non seulement à l’auditeur, mais peut-être à une certaine innocence. Lennon n’y chante pas, mais s’y exprime malgré tout, par procuration, dans un geste de transmission.
Et si certains y voient une mièvrerie, d’autres — nombreux — y décèlent une des plus belles réussites orchestrales du groupe.
Les fans contre-attaquent : Good Night, joyau mal aimé
Sur les réseaux sociaux et les forums de fans, Good Night bénéficie d’un regain d’estime. Sur Reddit, un utilisateur écrivait récemment :
« C’est une des plus belles chansons de l’album blanc. Je la chante comme berceuse pour mon bébé, elle l’apaise toujours. »
Un autre ajoutait :
« J’adore cette chanson et son arrangement. Elle clôt magnifiquement l’album. C’est comme si elle remettait doucement le monde en ordre après le chaos de Revolution 9. »
Ce que certains critiques ont longtemps perçu comme un excès de sucre apparaît, avec le recul, comme une respiration salutaire, une preuve de la capacité des Beatles à embrasser tous les registres avec authenticité.
Une carrière, ruinée ? Vraiment ?
Malgré ses mots acerbes, Ringo Starr n’a jamais été prisonnier de Good Night. Il le reconnaît d’ailleurs lui-même :
« Je remercie Paul, vous savez, parce que je suis encore en tournée grâce à Yellow Submarine et With a Little Help from My Friends. »
Ces deux titres, tout aussi légers dans leur ton, sont devenus des piliers de ses concerts solo. Ce ne sont pas les morceaux rugueux qui ont forgé sa longévité post-Beatles, mais bien ceux qui exploitent sa chaleur vocale et son sens de l’auto-dérision.
En guise de bonne nuit…
Good Night reste un morceau à part. Il divise, intrigue, émeut. Il concentre en lui toutes les contradictions des Beatles : le kitsch assumé, la virtuosité orchestrale, la tendresse enfantine, le sérieux déguisé en douceur.
Et Ringo, malgré ses protestations, y brille. Sa voix y est nue, désarmée, sincère. Comme si, pour une fois, on lui avait demandé non pas d’incarner le tempo du groupe, mais l’âme d’un instant suspendu.
