Magazine Culture

I’ll Be Back : le Lennon secret derrière un chef-d’œuvre discret

Publié le 02 mai 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

À l’écoute du morceau I’ll Be Back, qui clôt l’album A Hard Day’s Night en 1964, l’oreille attentive perçoit une étrangeté, une nuance inhabituelle dans la construction harmonique et l’atmosphère acoustique. Ce n’est pas un hasard. Ce titre mélancolique, souvent éclipsé par les tubes qui l’entourent, trahit l’influence directe d’un des grands noms américains du rock mélodique : Del Shannon. Pour John Lennon, c’est un emprunt assumé – et un jalon dans sa métamorphose de rockeur instinctif en auteur sensible.

Sommaire

L’ombre du « Runaway » de Del Shannon

Au début des années 60, les Beatles, encore en devenir, croisent souvent la route des artistes américains en tournée au Royaume-Uni. Parmi eux, Del Shannon, auteur en 1961 du tube planétaire Runaway. Avec sa ligne de basse hypnotique, son pont en mineur et sa voix fragile, Shannon propose une vision plus introspective du rock’n’roll — moins frénétique, plus vulnérable.

John Lennon, fasciné, en retient notamment les enchaînements d’accords en mineur, et leur potentiel émotionnel. C’est précisément cette structure qu’il réinjectera dans I’ll Be Back. La chanson s’ouvre ainsi non pas sur une montée triomphale, mais sur une descente harmonique en mode mineur, qui installe d’emblée un climat de regret.

Une chanson de fin d’album, mais pas une chanson de fin de cycle

Parue à l’été 1964, A Hard Day’s Night marque un tournant. C’est le premier album des Beatles entièrement composé de chansons originales, sans aucune reprise. Loin de se reposer sur leurs lauriers, Lennon et McCartney signent ici une série de morceaux d’une maturité frappante — et I’ll Be Back en est le parfait exemple.

Placé en toute fin d’album, après la joyeuse cavalcade des titres précédents (Can’t Buy Me Love, And I Love Her, Things We Said Today), ce morceau surprend par sa retenue acoustique. Lennon et Harrison y jouent tous deux de la guitare folk en picking, créant une texture dépouillée, presque intime, qui tranche avec la production plus pop du reste de l’album.

Des paroles marquées par le doute et l’échec amoureux

Sur le plan lyrique, I’ll Be Back se distingue par sa fragilité assumée. Lennon y campe un amant rejeté, mais obstiné, qui annonce son retour malgré les blessures passées :

“You know if you break my heart, I’ll go / But I’ll be back again.”

Le thème n’est pas neuf, mais la tonalité, elle, est nouvelle. Il ne s’agit pas d’un cri de détresse, ni d’un appel passionné. Plutôt un constat douloureux, quasi stoïque, d’un homme pris dans une relation déséquilibrée. Lennon chante sans bravade :

“I thought that you would realize / That if I ran away from you / That you would want me too / But I got a big surprise.”

On est loin des déclarations conquérantes des débuts (I Want to Hold Your Hand). Ici, c’est le désenchantement et la résignation qui dominent. Lennon explore une posture plus adulte, plus vulnérable – celle qu’il développera à l’extrême dans ses albums solos post-Beatles.

Une construction musicale inclassable

I’ll Be Back dérange aussi par sa forme. Plutôt que de suivre la structure classique couplet–refrain–pont, le morceau propose deux “middle eights” distincts, deux sections centrales qui ne se répètent pas mais élargissent l’émotion du morceau.

Cela confère à l’ensemble une sensation de déséquilibre, renforcée par l’absence de refrain. L’auditeur n’a pas de point d’ancrage mélodique répété. Ce choix formel, audacieux pour l’époque, traduit déjà l’évolution de Lennon vers des formats moins normatifs.

Le morceau commence en La mineur, puis glisse subtilement vers le Do majeur, avant de retomber dans le mineur. Ce va-et-vient harmonique crée un climat de tension douce, un effet de balancier émotionnel qui accentue la tristesse du propos.

Un Lennon en mutation

I’ll Be Back est donc bien plus qu’un simple morceau de clôture. Il est le reflet d’un Lennon en mutation, qui commence à s’émanciper des canons du rock pour explorer des formes plus littéraires, plus introspectives. Il est significatif que McCartney ait peu participé à l’écriture de ce titre. Même s’il a probablement retouché quelques lignes (comme souvent), le cœur du morceau vient de John.

On y retrouve déjà en germe le Lennon de Help!, de Norwegian Wood, de In My Life — voire celui de Julia. Une voix intérieure, plus hésitante, plus humaine. Une vulnérabilité que la popularité croissante du groupe rend d’autant plus précieuse.

Une influence assumée, une identité en construction

Qu’un futur géant de la chanson populaire comme Lennon ait emprunté à Del Shannon n’a rien d’anecdotique. Cela rappelle que les Beatles ne sont pas nés “génies” : ils ont appris, écouté, imité, transformé. Leur force n’est pas d’avoir tout inventé, mais d’avoir su sublimer leurs influences.

I’ll Be Back est l’un de ces moments charnières, où l’on sent un artiste s’approprier une idée venue d’ailleurs — en l’occurrence un schéma harmonique américain — pour en faire un autoportrait musical inédit.

Une chanson oubliée ? Non, un jalon discret

Souvent reléguée au rang de “morceau mineur”, I’ll Be Back mérite d’être reconsidérée. Elle est l’écho discret d’un Lennon en transition, d’un Beatles déjà ailleurs, déjà sur la route du doute, du désamour, de la profondeur.

Dans sa retenue, dans sa mélancolie simple, elle dit tout ce qu’un cœur peut murmurer quand il renonce à crier.


Retour à La Une de Logo Paperblog