Pendant des décennies, la presse britannique et internationale a nourri l’idée d’une rivalité acharnée entre les Beatles et les Rolling Stones. Pourtant, derrière les apparences de compétition se cachait un entrelacs de complicités, de collaborations discrètes et de piques amicales. George Harrison, avec son sens de l’ironie et du détachement, en offrit un jour la meilleure illustration, en qualifiant Mick Jagger de “visiteur de l’ombre” dans les moments-clés de la vie des Beatles. Une remarque acide, mais révélatrice de la dynamique particulière entre deux des plus grandes figures du rock britannique.
Sommaire
- Une rivalité construite par la presse, pas par les artistes
- Bangor, 1967 : quand Jagger “planait dans les parages”
- Le regard spirituel de George, la posture mondaine de Mick
- Collaborations croisées et respect tacite
- George Harrison : l’observateur détaché
- Une relation en ombre et lumière
Une rivalité construite par la presse, pas par les artistes
Il serait tentant de croire que les Beatles et les Stones ont vécu les années 60 en chiens de faïence, se disputant la couronne du rock britannique à coups de singles et de coupes de cheveux. En réalité, les relations entre les deux groupes furent beaucoup plus nuancées, souvent cordiales, parfois distantes, mais rarement hostiles.
Paul McCartney l’a rappelé avec clarté :
« L’idée d’une rivalité entre nous et les Rolling Stones vient des journaux. C’était naturel qu’on nous oppose, mais en fait, George leur a trouvé leur contrat d’enregistrement. »
De fait, c’est bien George Harrison qui, en 1963, recommande les Stones à Dick Rowe de Decca Records – l’homme tristement célèbre pour avoir refusé les Beatles un an plus tôt. Résultat : les Stones signent avec Decca, et la machine est lancée.
Bangor, 1967 : quand Jagger “planait dans les parages”
L’épisode qui cristallise la perception moqueuse de Harrison à l’égard de Mick Jagger se déroule à l’été 1967, à un moment charnière de l’histoire des Beatles. Brian Epstein vient de mourir. Le groupe, désemparé, cherche un nouvel axe, un sens spirituel à son existence post-pop. C’est George qui propose un virage : il entraîne ses camarades à Bangor, au Pays de Galles, pour assister à un séminaire de méditation transcendantale dirigé par Maharishi Mahesh Yogi.
Là, dans cette retraite improvisée, Lennon, McCartney et Harrison entament un processus d’introspection profonde. C’est un moment intime, presque sacré. Et c’est là que surgit Mick Jagger. À en croire George :
« Mick Jagger était là aussi. Il traînait toujours dans les parages, essayant de savoir ce qu’on faisait. Mick ne voulait jamais rater une occasion de voir ce que les Fabs faisaient. »
La remarque est sèche, mais teintée d’un humour pince-sans-rire typique de George Harrison. Elle dit tout : Jagger, l’observateur opportuniste, le caméléon du rock qui veut toujours flairer la tendance, là où les Beatles, eux, semblent les provoquer sans y penser.
Le regard spirituel de George, la posture mondaine de Mick
Au-delà du sarcasme, ce trait révèle une divergence fondamentale entre Harrison et Jagger. Pour George, la spiritualité n’était pas une lubie. Après sa rencontre avec Ravi Shankar et son immersion dans la philosophie hindoue, il entame un chemin de foi sincère, profond, qu’il poursuivra toute sa vie. Même Mick Jagger le reconnaîtra après la mort de George en 2001 :
« La plupart des gens expérimentaient la spiritualité comme un effet de mode, mais pour George, c’était le cœur de sa vie. Il a tenu bon, malgré les moqueries. »
Le propos est respectueux, mais il valide implicitement l’impression qu’Harrison n’a jamais vraiment considéré les Stones – ou du moins Jagger – comme autre chose que des voyageurs de surface, là où lui cherchait à creuser.
Collaborations croisées et respect tacite
Malgré cette rivalité d’approche, les deux groupes n’ont cessé de se croiser artistiquement. Dès 1963, Lennon et McCartney offrent aux Stones un de leurs premiers succès : I Wanna Be Your Man. En 1967, les Beatles – y compris Lennon et McCartney – chantent les chœurs du morceau We Love You des Stones. On les retrouve également à des fêtes, sur des plateaux télé, dans des projets ponctuels comme The Rolling Stones Rock and Roll Circus.
Mais l’ambiguïté demeure : amitié teintée de compétition, respect mâtiné de méfiance. Les Beatles sont perçus comme les “bons garçons” cérébraux, les Stones comme les “mauvais garçons” hédonistes. La vérité est plus floue, mais l’image perdure.
George Harrison : l’observateur détaché
Ce qui fait la force du regard de George Harrison sur ce pan de l’histoire du rock, c’est sa position périphérique mais lucide. Moins impliqué dans les joutes médiatiques, plus attiré par l’Inde que par Carnaby Street, il devient rapidement le philosophe du groupe, celui qui ne se laisse pas berner par les jeux d’ego.
Sa remarque sur Mick Jagger – « toujours dans les parages » – n’est pas une attaque frontale. C’est une note de bas de page ironique, une manière de dire : « Nous étions dans une autre dimension. »
Et cette autre dimension, George l’a habitée jusqu’au bout. Pendant que les Stones multipliaient les tournées mondiales, lui enregistrait All Things Must Pass dans un esprit quasi liturgique. Pendant que Jagger enchaînait les poses, Harrison méditait au bord du Gange.
Une relation en ombre et lumière
En définitive, George Harrison n’a jamais vraiment voulu rivaliser. Il a simplement observé – avec distance, avec humour, avec parfois une once de condescendance. Mick Jagger, lui, semblait fasciné par l’aura des Beatles. Et cette fascination, même déguisée en rivalité, était peut-être une forme d’admiration inavouée.
Il est touchant, au fond, que cette rivalité supposée se soit conclue par des mots justes. À la mort d’Harrison, Jagger lui rend hommage avec une sincérité désarmée. L’ombre du sarcasme s’efface. Reste le respect.
