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Beatles : 3 chefs-d’œuvre méconnus à redécouvrir d’urgence

Publié le 02 mai 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

Dans l’immensité du répertoire des Beatles, certains titres semblent avoir été engloutis par la légende des hymnes planétaires. Tandis que Let It Be, Hey Jude ou Yesterday font figure de monuments incontournables, d’autres compositions, tout aussi novatrices et poignantes, restent dans l’ombre. Pourtant, ces chansons marginales offrent un accès privilégié au laboratoire sonore des Fab Four, à leurs audaces, à leurs fractures, à leur poésie la plus intime. Retour sur trois chefs-d’œuvre que l’histoire a trop peu célébrés.

Sommaire

I Want You (She’s So Heavy) : le vertige amoureux comme catharsis sonique

À la première écoute, I Want You (She’s So Heavy) semble presque incongrue dans l’esthétique pop raffinée de l’album Abbey Road. Longue de plus de sept minutes — une rareté dans le catalogue du groupe — cette composition signée Lennon se présente comme une déclaration d’amour obsessionnelle, étouffante, répétitive à l’extrême. Pourtant, derrière cette apparente monotonie se cache l’un des morceaux les plus radicaux de l’œuvre des Beatles.

La ligne de basse, pulsante et souterraine, avance tel un battement de cœur malade. Les guitares, saturées, se superposent et se répondent dans une montée en tension quasi insoutenable. George Harrison y livre des motifs blues cycliques, tandis que McCartney, au sommet de sa maîtrise rythmique, soutient le tout d’une contrebasse organique.

Mais c’est surtout la structure narrative du morceau qui déroute. Aucune progression classique, aucun couplet-refrain. La chanson s’écroule lentement sur elle-même, noyée dans un mur de son qui évoque autant Black Sabbath que le krautrock naissant. Et puis soudain… le silence. Brutal. Sans avertissement. Comme un gouffre. Comme si la bande avait été tranchée au couteau. Un silence qui fait encore frissonner les ingénieurs du son aujourd’hui.

Dans cette pièce, les Beatles annoncent, sans le savoir, les paysages sonores du rock progressif, du doom, voire du post-rock. C’est Lennon à nu, vulnérable, brûlant d’un amour qui consume : “I want you so bad, it’s driving me mad…” L’aliénation amoureuse capturée dans une forme sonore oppressante. Une descente dans l’inconscient du groupe, capturée à l’état brut.

Rain : la face B qui devint un manifeste psychédélique

Enregistrée durant les sessions de Paperback Writer au printemps 1966, Rain est à bien des égards une anomalie. D’abord parce qu’elle fut reléguée en face B du single — un choix discutable compte tenu de son audace musicale — mais aussi parce qu’elle anticipe de plusieurs mois la révolution psychédélique qui explosera avec Revolver.

Le morceau repose sur une basse ample et chaloupée, à laquelle s’ajoutent des guitares au phrasé presque liquide. Mais c’est la manipulation du tempo et des bandes magnétiques qui en fait une expérience auditive inédite à l’époque. Lennon y chante certaines phrases à l’envers, une technique pionnière qui deviendra un élément de signature dans le psychédélisme britannique.

Les paroles — “When the rain comes, they run and hide their heads / They might as well be dead” — traduisent une critique douce-amère des conventions sociales et du refus de l’imprévu. Le morceau flotte, plane, s’évapore. On y entend déjà, en filigrane, les futures méditations indiennes, l’influence du LSD, le détachement progressif de la réalité quotidienne.

Rain est donc bien plus qu’une curiosité : c’est un jalon. Il prouve que les Beatles expérimentaient déjà avec des formes sonores inédites avant même d’entrer dans leur “période psychédélique”. Et surtout, il témoigne de leur goût pour l’invisible, le flottement, l’entre-deux.

Fixing a Hole : l’élégance domestique de la pensée vagabonde

Perdue dans la luxuriance kaléidoscopique de Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band, Fixing a Hole pourrait passer pour un simple intermède, une fantaisie mineure signée McCartney. Grave erreur. Car cette chanson, sous ses airs de bricolage poétique, touche à l’essence même de la créativité.

Tout commence par un prétexte banal : réparer un trou dans le toit. Mais très vite, la métaphore prend le dessus. Ce trou, c’est celui par lequel les pensées s’échappent, où l’imagination s’engouffre, où le monde extérieur tente de s’infiltrer. McCartney livre ici une réflexion sur la solitude, la concentration, la nécessité de créer un espace intérieur inviolable :

“Fixing a hole where the rain gets in / And stops my mind from wandering…”

Musicalement, le morceau flirte avec le jazz. Le clavecin électrique lui donne une coloration baroque, tandis que les accords de guitare, ouverts, offrent un sentiment d’espace. McCartney s’y montre souple, subtil, dans un chant presque murmuré. George Harrison y ajoute un solo fluide, presque méditatif.

Fixing a Hole est une chanson sur la rêverie comme méthode, sur l’importance de se perdre pour mieux se retrouver. Elle incarne à merveille cette tension si propre aux Beatles entre quotidienneté et transcendance, entre le concret et le cosmique.

Trois chansons, un seul groupe : mille mondes

Ce qui frappe à travers ces trois œuvres méconnues, c’est leur diversité. I Want You (She’s So Heavy) est un orage noir. Rain est un brouillard halluciné. Fixing a Hole est une pluie fine sur le toit d’un esprit en éveil. Trois climats, trois langages, une seule signature : celle d’un groupe qui n’a jamais cessé d’explorer, même dans ses recoins les plus confidentiels.

Ces morceaux, trop souvent éclipsés par les mastodontes du répertoire beatle, méritent d’être redécouverts. Non pas comme des curiosités, mais comme des fragments essentiels de leur trajectoire. Des instants où les Beatles, loin de la foule, s’écoutaient eux-mêmes, osaient, chutaient, reprenaient.

Parce qu’au fond, le vrai génie ne se mesure pas toujours à l’applaudimètre. Il se cache parfois dans l’ombre d’un B-side, au détour d’un solo imprévu, ou dans la réparation d’un simple trou dans le toit.


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