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The End : quand Lennon demanda à Yoko de sortir du studio

Publié le 02 mai 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

Quand les Beatles enregistrent The End à l’été 1969, ils ne le savent pas encore avec certitude, mais quelque chose en eux sait déjà. Ce titre, qui clôt l’album Abbey Road et préfigure la fin du groupe, porte dans sa brièveté instrumentale tout ce qui subsiste encore d’un lien fraternel, musical et mystique entre quatre garçons qui ont bouleversé le monde. Ce jour-là, pour la première fois depuis longtemps, John Lennon veut que ce moment soit à eux. Juste à eux. Sans Yoko Ono.

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L’ultime jam session

C’est une chanson comme nulle autre dans le catalogue des Beatles. The End, dernier morceau enregistré collectivement par le groupe pour Abbey Road, n’est pas tant un au revoir qu’un dernier regard échangé entre musiciens, presque sans mots, dans un langage que seuls eux comprennent.

La structure est simple : une phrase chantée, quasi proverbiale — “And in the end, the love you take is equal to the love you make” — encadre une séquence instrumentale où chacun des Beatles prend la parole à travers son instrument. McCartney, Harrison et Lennon s’y livrent à une joute de solos de guitare, trois phrases par tête, comme une conversation en miroir. Ringo, de son côté, y livre le seul solo de batterie de toute la discographie du groupe.

Cette pièce, d’une durée d’à peine deux minutes trente, condense un miracle de cohésion musicale, une forme de télépathie sonore qui, pour l’ingénieur du son Geoff Emerick, relevait de l’inespéré :

« Vous pouviez voir la joie sur leurs visages pendant qu’ils jouaient. C’était comme s’ils redevenaient des adolescents. Une seule prise a suffi. Leur télépathie musicale était ahurissante. »

Le jour où John voulut jouer sans Yoko

Ce moment aurait pu n’être qu’une jam session émotive parmi d’autres. Mais un détail en fait un jalon à part dans la légende beatle : John Lennon refusa que Yoko Ono assiste à l’enregistrement. Un geste rare, voire inédit, à cette époque où Yoko était devenue presque indissociable de sa présence au studio. Depuis plus d’un an, elle l’accompagnait dans toutes les séances, s’installant souvent au cœur de l’espace créatif du groupe, ce qui ne manquait pas de susciter des tensions.

Mais ce jour-là, Lennon, selon Emerick, se tourne vers elle et lui dit doucement :

« Pas maintenant. Laisse-moi juste faire ça. Ça ne prendra qu’une minute. »

Un moment suspendu. Une demande presque fragile. Non pas un rejet, mais un besoin de repli, un appel à l’authenticité première. Geoff Emerick l’analyse ainsi :

« Peut-être qu’il avait le sentiment de revenir à ses racines avec les garçons. »

C’est un John Lennon qui se rappelle qu’avant d’être l’homme de Yoko, il fut un Beatle. Avant la célébrité, avant les dissonances, avant les thérapies, il fut ce gamin de Liverpool jouant de la guitare avec trois copains, dans une salle paroissiale, pour le seul plaisir de faire du bruit ensemble.

Une fraternité musicale en sursis

Le plus bouleversant dans The End, c’est que l’on y sent encore la cohésion, la complicité, le plaisir de jouer ensemble. Malgré les brouilles, les rivalités d’ego, les querelles contractuelles, la musique, elle, reste indemne.

McCartney compose la structure du morceau avec l’idée d’une répartition équitable des solos, dans un ordre circulaire : Paul – George – John – Paul – George – John… Comme un jeu. Comme une manière de dire : « Nous sommes encore quatre. » Ce retour à la forme jam, qui rappelle les débuts du groupe, redonne à chacun une voix individuelle au sein du collectif.

Lennon, d’ordinaire réticent à l’idée de “faire comme avant”, s’y prête ici avec une énergie joyeuse. C’est peut-être cela qui le pousse à vouloir que ce moment demeure pur, préservé, intact. Il ne s’agit pas d’exclure Yoko, mais de réserver ce dernier instant à la fraternité originelle.

La dernière phrase, comme une épitaphe

Au-delà de la musique, ce sont les mots finaux de la chanson qui résonnent encore aujourd’hui avec une force particulière :

“And in the end, the love you take is equal to the love you make.”

Cette phrase, signée McCartney mais validée sans réserve par Lennon, a tout d’un testament. Elle clôt non seulement Abbey Road, mais symboliquement toute l’œuvre commune des Beatles. Dans son équilibre rythmique et moral, cette sentence semble résumer le pacte invisible qui a uni les quatre membres : donner, créer, aimer — malgré tout.

Une fin qui contient un commencement

Le paradoxe, c’est que The End n’a jamais été pensée, à l’origine, comme “la fin des Beatles”. À ce moment-là, en août 1969, Let It Be n’est pas encore publié, les tensions sont vives, mais la rupture n’est pas encore officielle. Et pourtant, The End agit comme une clôture parfaite. Elle incarne ce que le groupe ne pouvait peut-être plus se dire autrement que par la musique.

C’est un adieu sans amertume, un regard vers l’enfance, une poignée de main invisible. Lennon, en demandant à Yoko de rester à l’écart, ne tourne pas le dos à l’amour qui l’accompagne. Il fait simplement un geste de gratitude envers celui qu’il fut, envers ce que furent les Beatles — ensemble.

L’éclat ultime avant la nuit

Avec le recul, The End ressemble à une scène finale de film. Pas une explosion, pas une dispute, mais une dernière danse, dans une lumière douce. C’est là, dans ce studio de Londres, entre les câbles et les amplis, que les Beatles ont dit leur vérité une dernière fois.

En laissant Yoko derrière la porte, Lennon s’est offert un dernier souffle collectif. Et la magie opéra. Une seule prise. Une seule lumière. Et une phrase suspendue dans le temps, pour l’éternité.


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