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Red Rose Speedway : l’album où McCartney réinvente ses ailes

Publié le 02 mai 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

En mai 1973, Paul McCartney publie Red Rose Speedway, un album qui, bien que disparate et souvent mésestimé, témoigne d’un moment charnière dans l’après-Beatles. À la croisée de l’expérimentation pop, de la douce nostalgie et des ambitions orchestrales, ce disque révèle un McCartney vulnérable, en quête de légitimité. Il marque aussi la fin d’un premier cycle pour Wings, avant la consécration absolue que sera Band on the Run.

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Les ailes encore tremblantes : contexte d’une genèse tourmentée

Lorsque Red Rose Speedway prend forme au printemps 1972, Paul McCartney traverse une période trouble. Voilà déjà deux ans que les Beatles se sont officiellement séparés, laissant l’un des plus grands songwriters de l’histoire moderne en pleine recomposition. S’il a, dans un premier temps, exploré les sentiers du minimalisme domestique avec McCartney (1970), et tenté un rock brut avec Wild Life (1971), il peine encore à s’imposer comme une force créative autonome, libérée de l’ombre de Lennon et du mythe Beatle.

Installé provisoirement à Los Angeles, McCartney débute les premières sessions dans une atmosphère qu’il décrira lui-même comme « incertaine ». Linda McCartney, omniprésente dans sa vie artistique et personnelle, parlera d’un moment « terriblement instable ». La polémique entourant “Give Ireland Back to the Irish”, publié en février 1972 en réaction au Bloody Sunday, ajoute à ce climat de tension : censuré par la BBC, ce single politisé lui attire les foudres d’une partie de la presse britannique. L’homme qui écrivait “Yesterday” ou “Hey Jude” entre désormais dans l’arène des débats sociaux.

Malgré tout, McCartney ne cesse de composer. L’enthousiasme de la création le pousse même à envisager un double album. Ce projet ambitieux sera finalement réduit à une version plus ramassée : neuf morceaux, pour un peu plus de 40 minutes de musique, mais une grande diversité de tonalités et d’inspirations.

“My Love” : l’évidence mélodique d’un homme amoureux

S’il fallait désigner le cœur battant de Red Rose Speedway, ce serait sans conteste “My Love”. Ballade somptueuse dédiée à Linda, cette chanson incarne tout ce que McCartney sait faire de mieux : une ligne mélodique limpide, une production soignée, un chant d’une douceur désarmante. Enregistrée au studio Olympic de Londres, elle devient le deuxième single numéro un post-Beatles de Paul aux États-Unis, restant en tête du Billboard pendant quatre semaines.

L’histoire du solo de guitare de “My Love” relève presque de la légende. Henry McCullough, guitariste irlandais alors membre des Wings, improvise la partie en une seule prise, provoquant un silence incrédule en studio. “J’étais à moitié terrifié, à moitié excité. J’ai simplement commencé à jouer… et c’est resté ainsi”, se souviendra-t-il. Paul, impressionné, renoncera à lui faire enregistrer une nouvelle prise, laissant cette fulgurance émotionnelle telle quelle. Cette liberté offerte à ses musiciens n’était pas toujours monnaie courante chez McCartney, souvent réputé pour son perfectionnisme exigeant.

“My Love” traversera les décennies, reprise par des artistes aussi divers que Cher, Nancy Wilson, Brenda Lee ou encore Harry Connick Jr. Sa résonance est telle qu’on la retrouvera même dans une scène de mariage de la série Friends, preuve que ce morceau appartient désormais au panthéon de la pop sentimentale.

Un kaléidoscope musical : entre pop raffinée et curiosités sonores

À l’écoute complète de Red Rose Speedway, on perçoit les hésitations d’un groupe en devenir et les tâtonnements d’un leader en quête d’équilibre. L’album s’ouvre sur le pétillant “Big Barn Bed”, initialement composé durant les sessions de Ram, et qui donne le ton d’un disque marqué par la spontanéité. Mélodie bancale, rythmique sautillante, et chant un peu relâché : tout respire l’envie de jouer, de tester, de ne plus se prendre au sérieux.

Des morceaux comme “Only One More Kiss” viennent ensuite rappeler le savoir-faire pop du Paul des grandes heures. Ce titre, au charme désuet, semble tout droit sorti des années 50, avec ses chœurs rétro et ses harmonies doucereuses. Mais c’est surtout “Little Lamb Dragonfly” qui illustre la capacité de McCartney à conjuguer orchestration subtile et sensibilité mélodique. Composé à l’origine pour une bande-son animalière, ce morceau doux-amer mêle l’innocence de l’enfance à la tristesse feutrée d’un adieu – sans doute un reflet inconscient de la perte des Beatles.

Côté expérimentation, “Loup (1st Indian on the Moon)” détonne. Instrumental psychédélique mêlant percussions tribales, effets sonores et structure sinueuse, ce titre préfigure certaines explorations plus audacieuses de McCartney dans les années 80. C’est aussi un témoignage du rôle grandissant de Denny Seiwell à la batterie, qui donne ici la pleine mesure de son talent. L’humour surréaliste et l’esprit libre du Paul post-Beatles se retrouvent également dans le long medley de fin : quatre titres (“Hold Me Tight”, “Lazy Dynamite”, “Hands of Love” et “Power Cut”) fondus en un enchaînement ambitieux, dans la veine des collages de Abbey Road.

Une esthétique entre nostalgie et modernité

La pochette de Red Rose Speedway est à elle seule un manifeste. Photographie prise sur le toit du Sunday Times, elle montre un McCartney face caméra, une rose dans la bouche, assis sur une moto Harley-Davidson. Ce visuel, presque kitsch, mais délibérément pop, tranche avec le minimalisme des pochettes précédentes. Le livret d’origine, foisonnant, contient des œuvres graphiques d’Eduardo Paolozzi, pionnier du pop art britannique, et un message en braille dédié à Stevie Wonder : “We love you baby”. Clin d’œil touchant à leur amitié naissante, qui débouchera plus tard sur le duo “Ebony and Ivory”.

La production de l’album, partagée entre les studios Abbey Road, Olympic et Trident, est typique du début des années 70 : chaude, enveloppante, mais parfois inégale. Le mixage met en avant les textures, au détriment parfois de la dynamique. On sent que McCartney cherche encore le bon équilibre entre l’instinct rock du live et le raffinement du studio.

Fin de cycle et renaissance : l’après Red Rose Speedway

La sortie de Red Rose Speedway, le 4 mai 1973, ne fait pas l’unanimité. Si certains critiques saluent l’élan retrouvé de McCartney, d’autres pointent une certaine légèreté, voire un manque de cohérence. Rolling Stone, pourtant souvent sévère avec le Paul post-Beatles, parlera néanmoins d’un disque “rassérénant, le plus réjouissant depuis la fin des Fab Four”.

Mais ce que le public ignore alors, c’est que cet album marque la fin du premier line-up de Wings. Henry McCullough et Denny Seiwell, deux piliers du groupe, quittent le navire peu après la fin des sessions. McCartney, déçu, blessé, mais décidé à aller plus loin, remodèle alors complètement sa formation. Avec Linda et Denny Laine, il part enregistrer Band on the Run à Lagos, au Nigeria – un pari fou qui deviendra l’album le plus acclamé de toute sa carrière solo.

C’est donc avec le recul que Red Rose Speedway prend tout son sens : un disque de transition, foisonnant, parfois naïf, mais profondément sincère. Il capture le moment fragile d’un artiste qui cherche à se réinventer, sans renier sa nature profonde. Un instantané précieux de l’après-Beatles, entre fragilité et éclats de grâce.

Héritage et réévaluation critique

Aujourd’hui, plus de cinquante ans après sa parution, Red Rose Speedway bénéficie d’un regard neuf. La réédition Deluxe parue en 2018, incluant le projet initial de double album, permet de mieux comprendre les intentions de McCartney. Des morceaux inédits comme “Night Out”, “Jazz Street” ou “Tragedy” révèlent une diversité d’approches qui confirme l’ambition initiale du projet.

Plus qu’un simple album, Red Rose Speedway est une pièce de puzzle essentielle pour saisir l’itinéraire artistique de Paul McCartney dans les années 70. C’est aussi un témoignage de sa capacité à créer, aimer, risquer, même dans les moments de doute. Wings ne décolle pas encore tout à fait – mais les moteurs tournent, déjà, à plein régime.


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