Dans l’histoire du rock, certains événements prennent une dimension quasi-mythologique. Ils sont évoqués, revus, disséqués des décennies durant, comme s’ils détenaient les clés d’une époque révolue. Le concert des Beatles au Shea Stadium de New York, le 15 août 1965, appartient à cette catégorie. Pour beaucoup de fans, il s’agit du point culminant de la Beatlemania, du concert emblématique par excellence. Et pourtant, pour un homme perché derrière sa batterie, ce moment d’anthologie fut un véritable cauchemar : Ringo Starr n’entendait rien. Ni sa voix, ni celle des autres, ni sa batterie. Rien d’autre que les hurlements hystériques de 55 600 fans électrisés.
Sommaire
- Un moment fondateur de la pop moderne
- Une performance vécue comme un supplice
- Une setlist brève mais électrique
- Le public, lui, vibre à l’unisson
- Raison d’un arrêt brutal des tournées
- Un héritage indélébile
Un moment fondateur de la pop moderne
Le Shea Stadium n’est pas simplement un concert. Il s’agit du premier grand concert rock donné dans un stade de sport aux États-Unis. Jusque-là, les artistes pop se produisaient dans des théâtres, des auditoriums ou, au mieux, dans des arènes d’une capacité limitée. Avec ce spectacle organisé par Sid Bernstein, les Beatles inaugurent une nouvelle ère : celle du gigantisme sonore et scénique, du show rock comme événement de masse.
Le groupe entre en scène à bord d’un véhicule blindé, escorté comme des chefs d’État. La scène est minuscule, installée au centre du terrain de baseball. Le public est hystérique, déchaîné. On distingue à peine les visages dans ce tumulte sonore. L’acoustique est catastrophique, la sonorisation rudimentaire. Et pourtant, dans cet apparent chaos, naît l’un des concerts les plus iconiques de l’histoire.
Une performance vécue comme un supplice
Mais pour Ringo Starr, ce qui fut pour beaucoup un sommet musical ne fut qu’un exercice de survie. Le batteur, dans plusieurs interviews, a raconté à quel point l’expérience avait été éprouvante : « Je ne pouvais rien entendre. Absolument rien. Je devais me repérer en regardant le derrière de John, ou le pied de Paul, pour savoir où on en était dans la chanson. »
À l’époque, les Beatles ne portaient pas d’oreillettes ni de retour scène. La sono était dirigée vers le public, pas vers les musiciens. Et face aux cris ininterrompus des adolescentes en transe, le groupe jouait littéralement à l’aveugle. Pour Starr, dont le rôle rythmique exige une précision constante, c’était un enfer logistique.
Paul McCartney et John Lennon, eux, parvenaient à s’en sortir en suivant visuellement les mouvements de chacun, une forme de chorégraphie implicite acquise à force de centaines de concerts. Mais pour le batteur, privé de toute indication sonore, maintenir le tempo relevait de l’exploit.
Une setlist brève mais électrique
Le concert dura à peine une trentaine de minutes. Onze chansons furent jouées, dans une ambiance survoltée : Twist and Shout, She’s a Woman, Dizzy Miss Lizzy, Ticket to Ride, Can’t Buy Me Love, Baby’s in Black, Act Naturally, A Hard Day’s Night, Help!, I’m Down… Des tubes alignés comme des coups de poing.
Ringo, dans un rare moment de lumière vocale, interpréta Act Naturally, titre country humoristique qui tranchait avec l’énergie rock du reste du set. Et selon certains témoignages de fans, ce fut l’unique moment du concert où Paul ne semblait pas entièrement impliqué, n’affichant pas son enthousiasme habituel – un détail amusant, mais révélateur de la pression sous-jacente du moment.
Le public, lui, vibre à l’unisson
Malgré les conditions techniques déplorables et l’absence totale de confort musical pour le groupe, les spectateurs, eux, vivent une expérience hors du commun. Une fan se souvient : « Ma mère était dans la foule. Elle m’a dit que l’énergie était incroyable. » Un autre témoigne : « J’étais au concert. On ne savait pas qu’on faisait l’histoire. » Ces mots disent bien ce qui se jouait ce soir-là : un événement unique, à mi-chemin entre la transe collective et le chaos émotionnel.
Des années plus tard, sur Reddit ou dans les commentaires de fans, beaucoup s’accordent à dire que ce concert, malgré sa brièveté et ses défauts, incarne une forme de perfection rock’n’roll. « J’ai vu un rip non coupé récemment, sur une vieille pellicule. C’est incroyable. Ce concert, c’est du feu pur. » Les images restaurées, diffusées occasionnellement à la télévision ou en bonus dans des coffrets, laissent entrevoir l’intensité d’un moment que les Beatles eux-mêmes ont vite cherché à oublier.
Raison d’un arrêt brutal des tournées
Car ce concert ne fut pas une exception. Les mois qui suivirent montrèrent un groupe de plus en plus fatigué par la scène. Les tensions s’accumulaient, la pression médiatique devenait insoutenable. L’épisode de la déclaration de John – “We’re more popular than Jesus” – provoqua des réactions d’une rare violence aux États-Unis, allant jusqu’à des autodafés publics de disques Beatles.
La tournée américaine de 1966 fut la dernière. Quelques semaines après un concert houleux à San Francisco, les Beatles annoncent qu’ils arrêtent les tournées. Ce fut un tournant majeur dans leur carrière : dès lors, ils se consacrent exclusivement à l’enregistrement studio, inaugurant leur période la plus innovante et créative.
Un héritage indélébile
Aujourd’hui encore, le concert du Shea Stadium demeure un totem dans la mythologie Beatles. Il a marqué la fin d’une époque – celle du rock vivant sur scène – et le début d’une autre – celle du rock comme œuvre de studio. Et même si Ringo Starr n’en garde pas un souvenir ému, son effort silencieux pour garder le tempo ce soir-là fut sans doute l’un de ses plus grands faits d’armes.
Le batteur, souvent perçu comme le membre le plus discret du quatuor, rappelle ici combien sa présence fut essentielle. Sans lui, sans son regard posé sur les mouvements de Lennon et McCartney, le concert aurait pu dérailler. Grâce à lui, il s’est maintenu dans une forme de fragile harmonie, que le public n’a peut-être pas perçue, mais que l’histoire, elle, n’a jamais oubliée.
Et si ce fut un enfer pour Ringo, pour le reste du monde, ce fut un miracle.
