Dans l’imaginaire collectif, la signature « Lennon-McCartney » évoque une complicité créative hors normes, un tandem mythique à l’origine de l’un des plus grands répertoires de la musique populaire. Pourtant, derrière cette signature commune se cachent des histoires de tensions, de malentendus et, parfois, de regrets. L’une des plus révélatrices est celle entourant le premier véritable single solo de John Lennon, Give Peace a Chance, hymne pacifiste devenu emblématique de la contre-culture. Car aussi surprenant que cela puisse paraître, cette chanson, enregistrée sans Paul McCartney, lui fut tout de même créditée. Par culpabilité. Par loyauté. Ou peut-être par nostalgie d’un lien créatif qui se défaisait.
Sommaire
- Une naissance en marge des Beatles
- Un pacte de jeunesse mis à l’épreuve
- Lennon entre fidélité et culpabilité
- La chanson d’une génération
- L’effacement progressif de McCartney
- Lennon-McCartney : entre mythe et réalité
Une naissance en marge des Beatles
Nous sommes en mai 1969. John Lennon et Yoko Ono organisent leur désormais célèbre « bed-in » pour la paix à l’hôtel Reine Élizabeth de Montréal. L’événement, à la fois happening artistique et manifeste politique, attire les caméras du monde entier. Dans la chambre 1742, journalistes, militants et musiciens se pressent. C’est dans cette atmosphère chaotique mais symbolique que naît Give Peace a Chance.
La chanson est composée à la volée, en réponse à une question posée par un journaliste. “Just give peace a chance”, lâche Lennon. Le slogan devient immédiatement un refrain, et Lennon, conscient de sa force, le transforme en chanson. Entouré de personnalités comme Timothy Leary, Petula Clark, Allen Ginsberg et bien d’autres, il enregistre le titre avec un simple magnétophone, sur un lit, guitare acoustique en main. Le résultat est brut, presque naïf, mais profondément sincère. Une ritournelle entêtante, un manifeste minimaliste qui deviendra l’un des hymnes les plus puissants du mouvement pacifiste.
Un pacte de jeunesse mis à l’épreuve
À la sortie du morceau, au mois de juillet 1969, une surprise attend les connaisseurs : la chanson est créditée à Lennon-McCartney, comme toutes celles du catalogue Beatles. Pourtant, McCartney n’a ni participé à l’écriture, ni à l’enregistrement. La raison de cette co-signature remonte à un pacte, scellé dès les premiers jours du duo Lennon/McCartney : toutes leurs compositions, qu’elles soient écrites ensemble ou séparément, porteraient leur double signature.
Ce pacte, qui avait bien fonctionné au cœur de l’aventure Beatles, commence à poser problème à l’heure des projets personnels. Car à cette époque, Lennon est déjà mentalement détaché du groupe. Il a formé le Plastic Ono Band, multiplie les déclarations fracassantes et cherche à donner une dimension politique et personnelle à sa musique. Give Peace a Chance est son manifeste, son cri de ralliement. Pourtant, en 1969, il se plie à la règle du duo – mais non sans amertume.
Lennon entre fidélité et culpabilité
En 1980, dans une interview accordée à Playboy, Lennon revient sur ce choix. Ses mots sont sans ambiguïté : “I was guilty enough to give McCartney credit as co-writer on my first independent single instead of giving it to Yoko, who had actually written it with me.” Le terme clé ici est guilty. Lennon éprouve une forme de dette morale envers Paul. Une reconnaissance du passé, peut-être aussi un geste d’apaisement dans un contexte de relations tendues.
Le biographe Ian MacDonald ira plus loin encore : selon lui, ce crédit à McCartney aurait été une manière de le remercier d’avoir travaillé sans rechigner à ses côtés sur The Ballad of John and Yoko, enregistrée seulement deux mois plus tôt, en avril 1969 – à une époque où George et Ringo avaient déserté les studios. Paul y avait accompagné Lennon avec un professionnalisme sans faille, jouant basse, batterie et piano. Une dernière étincelle de solidarité dans une relation qui s’effritait.
La chanson d’une génération
Malgré cette anecdote de coulisses, Give Peace a Chance dépasse vite les sphères du personnel pour devenir un chant collectif. Le 15 novembre 1969, lors d’une gigantesque manifestation contre la guerre du Vietnam à Washington, plus de 500 000 personnes reprennent le refrain, menées par Pete Seeger. C’est une consécration populaire immédiate. Loin des salons de l’underground artistique new-yorkais, la chanson devient un outil de mobilisation. Son minimalisme est sa force : quatre mots répétés à l’infini, comme une incantation pacifiste à la portée universelle.
Elle devient aussi un symbole de la mutation de Lennon : du Beatles sarcastique et mordant au militant engagé, de l’auteur de Help! à celui de Imagine. Et si cette chanson porte encore un temps le nom de McCartney, c’est peut-être parce que Lennon n’était pas encore prêt à renier entièrement son passé collectif.
L’effacement progressif de McCartney
Au fil des ans, les éditions ultérieures de Give Peace a Chance finiront par attribuer la chanson à Lennon seul. Une correction tardive, mais révélatrice : la volonté de Lennon d’affirmer son autonomie s’était affermie. McCartney lui-même ne contestera jamais la paternité du morceau – il ne l’a pas écrite, ne l’a pas jouée, et n’a jamais revendiqué le moindre mérite. En réalité, c’est toute l’élégance de Paul qui transparaît ici : silencieux, respectueux, il n’a jamais cherché à s’approprier ce qui ne lui revenait pas.
Lennon-McCartney : entre mythe et réalité
L’histoire de Give Peace a Chance illustre avec acuité la complexité du duo Lennon-McCartney. Une association qui fut tour à tour fusionnelle, concurrentielle, fraternelle et douloureuse. Le crédit accordé par Lennon à McCartney n’était pas qu’un geste contractuel. C’était une trace, un aveu, un dernier clin d’œil peut-être, à cette époque révolue où l’un ne pouvait concevoir de chanson sans l’autre. Même quand ce n’était plus vrai.
Ce moment suspendu dans la transition Lennonienne, entre le collectif des Beatles et l’individualité du Plastic Ono Band, cristallise un basculement historique. Give Peace a Chance est à la fois un manifeste politique et un point de rupture sentimental – une chanson née dans un lit, mais nourrie par des années d’amitié, de rivalité et de création commune.
Et derrière ces quatre mots scandés dans une chambre d’hôtel canadienne, c’est toute l’histoire de deux garçons de Liverpool que l’on entend encore résonner.
