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McCartney recalé des campus : la tournée secrète des Wings en 1972

Publié le 03 mai 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

Il fut un temps où les Beatles déchaînaient les foules, où chaque apparition publique frôlait l’émeute, et où le moindre projet scénique supposait une logistique digne des Rolling Stones. Mais après la séparation du groupe en 1970, Paul McCartney nourrissait un rêve paradoxal, presque naïf : retrouver la scène. Pas les stades, ni les shows surproduits — non. Juste la scène brute, anonyme, spontanée. Une guitare, un micro, un groupe. Comme au Cavern Club. Comme avant.

C’est ainsi qu’est née, au printemps 1972, la Wings University Tour, première tournée de McCartney depuis Candlestick Park en 1966, et l’une des plus singulières de toute sa carrière. Une aventure modeste, improvisée, qui aurait pu être cocasse si elle n’avait révélé une vérité plus profonde : la quête obstinée d’un homme qui voulait redonner un sens à la scène.

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L’idée folle d’un ex-Beatle milliardaire : jouer incognito

À la fin des années 60, McCartney s’ennuie. Le studio, certes, permet d’expérimenter, de créer, de peaufiner. Mais quelque chose manque : la chaleur du public, l’adrénaline du direct, l’imperfection joyeuse des concerts. Lorsqu’il imagine un retour sur scène avec les Beatles — idée tuée dans l’œuf par le climat délétère des sessions Let It Be — il rêve de concerts non annoncés, dans des salles modestes, sous un faux nom. Rikki and the Red Streaks, plaisante-t-il à l’époque.

Mais Lennon trouve ça absurde. Le projet meurt une première fois. Puis renaît en 1971, lorsqu’il fonde Wings avec sa femme Linda, le guitariste Denny Laine et le batteur Denny Seiwell. Enregistrant Wild Life, un album dépouillé, presque lo-fi, McCartney conçoit une tournée à son image : minimaliste, non planifiée, en dehors des circuits commerciaux.

Une tournée dans une camionnette : Nottingham, York, Hull… et refus catégoriques

Sans attaché de presse ni contrat de scène, Wings embarque dans un simple van. Direction : les universités britanniques. Objectif : jouer dans les cafétérias, les auditoriums, les résidences étudiantes. L’énergie du rock’n’roll à l’état pur. Le bouche-à-oreille en guise de promo. Un saut dans l’inconnu.

Mais la réalité est plus rude que prévu. Arrivés à Ashby-de-la-Zouch — un nom qui plaît à Paul pour sa sonorité — ils découvrent un village sans salle de concert. D’autres universités, faute de place ou en pleine période d’examens, leur ferment les portes. « C’était sauvage », racontera McCartney plus tard. « Certains nous ont dit non parce qu’ils avaient des partiels. »

Parfois, ce sont des pannes d’électricité qui sabotent le concert. D’autres fois, des administrateurs rigides. Rien n’est garanti. Tout est à prendre — ou à perdre.

L’obsession d’un retour au réel

Pourquoi prendre de tels risques quand on est l’un des musiciens les plus célèbres du monde ? McCartney, à l’époque, ne s’en cache pas : « Mes meilleurs souvenirs de scène, c’étaient les concerts à midi au Cavern. On jouait avec un sandwich au fromage dans une main, une clope dans l’autre. Et on avait l’impression d’être invincibles. »

La University Tour est donc un geste presque politique : une déconstruction de l’image du rockstar. Il s’agit de retrouver la sensation pure du contact direct avec le public, sans intermédiaire. Loin du gigantisme de la Beatlemania, McCartney veut jouer pour quelques centaines d’étudiants, sans scénographie, sans fard.

Réactions contrastées, magie intacte

Dans certaines universités — Nottingham, York, Hull, Leeds, Oxford — l’accueil est chaleureux. Les concerts ont lieu dans des salles modestes, mais l’ambiance est électrique. McCartney, loin d’être rouillé, retrouve une énergie scénique éclatante. Linda, encore novice, s’initie au live. Denny Laine assure avec brio.

Mais même quand la salle est pleine, la dimension expérimentale reste palpable. C’est un laboratoire musical autant qu’un concert. McCartney y teste des chansons, des harmonies, des dynamiques de groupe. Il affine une méthode de travail qui culminera avec Band on the Run deux ans plus tard.

Wings : un groupe, pas un projet solo

Ce retour scénique est aussi une manière pour McCartney de s’imposer comme leader… sans être un dictateur. Wings n’est pas les Beatles. Le groupe se veut plus horizontal. Mais Paul reste Paul, et il mène la barque. Ce que certains (Lennon en tête) lui reprocheront plus tard.

N’empêche, cette tournée improbable pose les fondations d’un nouveau McCartney : plus libre, plus joueur, plus en phase avec ses instincts. Et elle prouve que, malgré les refus, malgré les obstacles, le désir de scène est plus fort que tout.

Une leçon d’humilité et de détermination

On pourrait sourire de voir un ex-Beatle recalé de campus en campus, comme un étudiant sans logement. Mais au contraire, cette mésaventure révèle un trait profond de McCartney : sa capacité à prendre des risques, à sortir des sentiers battus, à remettre sans cesse son art en jeu.

Cette tournée — microscopique au regard de ses moyens — devient ainsi un manifeste d’indépendance. Une revanche intime sur les années d’enfermement dans la machine Beatles. Et un pied de nez à ceux qui le croyaient prisonnier de son propre mythe.

Un héritage vivant

Aujourd’hui encore, McCartney évoque cette tournée avec une tendresse particulière. Dans un monde où les tournées sont devenues des opérations commerciales massives, son escapade en van sur les routes d’Angleterre ressemble à un conte de rock à l’ancienne. Un moment suspendu, presque surréaliste, où l’un des hommes les plus célèbres de la planète toquait aux portes, guitare à la main, en espérant qu’on le laisse jouer.

Et cette image — celle d’un McCartney refusé pour cause d’examens — dit sans doute plus sur sa passion pour la musique que mille interviews.

En fin de compte, l’essentiel : jouer

McCartney aurait pu s’acheter un théâtre, signer un contrat télévisé, lancer un show mondial en grandes pompes. Il a préféré frapper aux portes des universités.

Pas pour le prestige. Mais pour la joie brute de jouer.

Et c’est peut-être cela, le secret de sa longévité.


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