À une époque où les algorithmes et les plateformes de streaming dictent la visibilité d’un morceau, il est difficile d’imaginer à quel point la radio tenait autrefois les clés du succès. Dans les années 1970, un passage sur les ondes pouvait faire — ou défaire — la carrière d’un artiste. Même lorsqu’on s’appelle Paul McCartney. Et c’est ce que l’ancien Beatle découvre à ses dépens en 1972, lorsqu’il voit sa chanson Hi, Hi, Hi, enregistrée avec Wings, purement et simplement bannie des antennes de la BBC.
Sommaire
- Les fantômes de la censure britannique
- Une chanson sous haute surveillance
- L’erreur de Northern Songs : une coquille aux lourdes conséquences
- Ambiguïté assumée : la provocation comme stratégie
- Une interdiction contournée par le succès populaire
- Liberté d’expression et morale victorienne
- L’héritage de la chanson : légèreté, irrévérence et jubilation
- Paul McCartney, l’insoumis élégant
Les fantômes de la censure britannique
Pour McCartney, ce n’est pas une première. Il a déjà goûté à l’arbitraire de la censure britannique dans les dernières années des Beatles. On se souvient que I Am the Walrus avait été qualifié de « pornographique » par certains puritains outrés par l’absurde. A Day in the Life fut interdit pour des « références au suicide », tandis que Lucy in the Sky with Diamonds était accusé, à tort ou à raison, de promouvoir le LSD. Même Back in the USSR fut mis à l’écart, non pour ses paroles, mais pour des raisons géopolitiques en pleine guerre froide.
Mais avec Hi, Hi, Hi, McCartney croyait pouvoir jouer sur l’ambiguïté. Il pensait que les temps avaient changé. Il avait tort.
Une chanson sous haute surveillance
Parue en décembre 1972 en tant que single, Hi, Hi, Hi est typique du McCartney post-Beatles : un rock énergique, teinté de glam, festif, provocateur juste ce qu’il faut, mais avant tout musicalement irrésistible. Sur scène, le morceau devient rapidement un moment fort des concerts de Wings, souvent joué en ouverture ou en rappel. Le public adhère immédiatement.
Mais la BBC, elle, y entend autre chose. Dès la réception des paroles, les responsables radios frémissent. Le refrain scandé, « We’re gonna get hi, hi, hi », leur semble être une apologie manifeste de la drogue. Et le couplet mentionnant « get you ready for my body gun » est jugé trop sexuellement explicite pour être diffusé. Verdict : bannissement total.
L’erreur de Northern Songs : une coquille aux lourdes conséquences
Ce qui aurait pu rester un simple malentendu se transforme en crise médiatique à cause d’une erreur particulièrement ironique. Le texte des paroles transmis aux stations radios par la maison d’édition Northern Songs — pourtant cofondée par les Beatles eux-mêmes — contient une bourde retentissante. Au lieu de la phrase originale, « Get you ready for my polygon », un vers abscons mais suggestif, c’est la formulation « body gun » qui apparaît dans les documents officiels.
Or cette version, beaucoup plus explicite et graveleuse, confirme les pires soupçons des censeurs. McCartney, furieux, tentera plus tard de rétablir la vérité : « La maison d’édition a envoyé de mauvaises paroles à la radio ! C’est pas ce que j’avais écrit. ‘Polygon’, c’était une image bizarre, un brin suggestive, mais pas obscène. C’est eux qui l’ont rendue obscène. »
Ambiguïté assumée : la provocation comme stratégie
Mais si McCartney s’énerve de la mauvaise interprétation, il ne joue pas non plus les ingénus. Il reconnaît volontiers avoir flirté avec la limite. Dans une interview pour Rolling Stone, il déclare : « Je pensais que le ‘Hi, Hi, Hi’ pouvait être interprété de différentes façons. Une montée naturelle, une ivresse joyeuse, un état d’excitation… Pas forcément de la drogue. Je pensais pouvoir m’en sortir comme ça. Mais ils ont vu ‘drogue’ tout de suite. »
Cette déclaration, mi-défensive mi-malicieuse, en dit long sur l’état d’esprit de McCartney à cette époque. Libéré du poids symbolique des Beatles, il cherche avec Wings une forme d’expression plus libre, plus physique, plus ancrée dans la scène glam-rock qui monte en puissance au Royaume-Uni. Hi, Hi, Hi, avec ses guitares crues, ses clins d’œil érotiques et son refrain entêtant, incarne ce virage.
Une interdiction contournée par le succès populaire
Ironie du sort : malgré (ou grâce à) cette interdiction, le morceau devient un hit. Sans aucun passage radio sur la BBC — un handicap majeur à l’époque — Hi, Hi, Hi grimpe tout de même à la 5e place des charts britanniques. Preuve que le public, lui, ne s’est pas offusqué du texte, ou qu’il a su entendre au-delà de la polémique.
Le titre devient rapidement un classique du répertoire scénique de McCartney. Il le joue avec Wings pendant toute la décennie, et continue à l’intégrer régulièrement à ses setlists, y compris dans ses tournées récentes, comme Got Back en 2022.
Le refrain fédérateur, le rythme effréné, l’ambiance débridée font de Hi, Hi, Hi un moment de pure communion rock, bien éloigné des controverses originelles.
Liberté d’expression et morale victorienne
L’histoire de Hi, Hi, Hi révèle une tension toujours vive au Royaume-Uni entre une classe créative avide de libération et une institution encore pétrie de morale victorienne. Dans les années 70, si la société britannique évolue rapidement — sexualité, féminisme, libération des mœurs — les hautes sphères médiatiques, elles, peinent à suivre. Pour les artistes, cela signifie souvent composer avec un double langage, multiplier les métaphores, ou affronter frontalement la censure.
McCartney, lui, choisit de brouiller les pistes. Il joue sur l’ambiguïté, sur le second degré, sur l’absurde. Ce faisant, il s’inscrit dans une tradition d’artistes britanniques — de Ray Davies à David Bowie — qui savent dire beaucoup sans vraiment le dire.
L’héritage de la chanson : légèreté, irrévérence et jubilation
Aujourd’hui, Hi, Hi, Hi ne choque plus personne. Elle est devenue un hymne pop-rock, célébrée pour sa vitalité et son humour. On l’écoute pour son énergie, pour son riff d’ouverture, pour le clin d’œil appuyé à la sensualité, mais sans jamais y chercher un manifeste provocateur. Elle n’est plus un cas de censure, mais une preuve que la créativité finit toujours par triompher.
Et pourtant, elle garde cette aura particulière : celle des chansons qui ont su défier le pouvoir en place, même sans le vouloir pleinement. À sa manière, Hi, Hi, Hi incarne la résistance douce, celle qui passe par le rire, la métaphore, le groove.
Paul McCartney, l’insoumis élégant
Loin d’être un provocateur brutal, Paul McCartney se révèle, dans cette affaire, comme un subversif subtil. Il n’a pas besoin de hurler pour déranger. Il sourit, il joue, il insinue. Et quand la censure frappe, il la retourne à son avantage, transformant un revers médiatique en victoire populaire.
C’est cette finesse qui a toujours distingué McCartney : sa capacité à mêler légèreté et profondeur, charme et malice, sans jamais sacrifier l’efficacité musicale. Hi, Hi, Hi, malgré sa simplicité apparente, incarne cette alchimie.
Et même aujourd’hui, quand il la joue sur scène, les fans — jeunes ou nostalgiques — lèvent les bras au ciel et crient avec lui : « We’re gonna get hi, hi, hi… » Non pas pour prôner l’ivresse ou la drogue, mais pour célébrer un certain esprit rock : libre, joyeux, et inaltérable.
