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Egypt Station : Paul McCartney, l’émotion en toute discrétion

Publié le 04 mai 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

Retour sur un disque subtil, intime et profondément humain, où l’ancien Beatle capte l’essence de son héritage sans jamais en être prisonnier

En 2018, Paul McCartney a 76 ans. Il a tout connu, tout traversé. Le triomphe mondial des Beatles. L’invention de la pop moderne. Les adieux, les solitudes, les renaissances. L’admiration, la critique, l’oubli passager. Il a chanté l’amour, les oiseaux, les abbayes, les chaos intérieurs et les dimanches tranquilles. Il pourrait s’en tenir là.

Mais au lieu de ça, dans un monde numérique saturé, il choisit le mystère et la pudeur. Son compte Instagram est vidé. Des vidéos cryptiques le montrent en train de jouer, d’essayer, d’explorer. Puis, à la date symbolique de son anniversaire, il annonce Egypt Station.

Et ce disque, tout en n’ayant ni l’ampleur d’un Band on the Run, ni la fraîcheur d’un McCartney, ni même l’audace artisanale d’un Chaos and Creation in the Backyard, s’impose comme une œuvre poignante, une station intime dans un voyage qu’on croyait pourtant avoir déjà exploré.

Sommaire

Un disque pas comme les autres : la tendresse d’un vétéran

Egypt Station ne cherche pas à être un classique. Ce n’est pas un manifeste, ni un adieu, ni une tentative désespérée de rester dans la course. C’est un album qui accepte le temps, qui l’écoute, qui l’intègre.

« Chaque chanson est comme une station différente, » explique McCartney. Ce n’est pas une simple métaphore ferroviaire : c’est une carte intérieure. Chaque morceau est un arrêt, un souvenir, une bulle. Et la première piste (Opening Station) donne le ton : des sons de gare, des bruits de fond, comme une respiration qui précède un long monologue.

La voix de McCartney, légèrement voilée mais toujours vibrante, s’y promène avec une liberté touchante. Il y parle d’amour bien sûr (Happy With You), de désir sans âge (Come On to Me), de foi en soi (Do It Now), mais aussi de politique douce (Despite Repeated Warnings), de mémoire (I Don’t Know), et même d’absurde (Back in Brazil).

Il y a dans l’album une cohabitation rare entre l’anodin et l’universel. Et cette alchimie, si propre à McCartney, atteint ici un niveau de grâce discret.

Carpool Karaoke, Philharmonic Dining Rooms : la mise en scène du souvenir

La force de Egypt Station ne réside pas uniquement dans ses chansons. Elle s’épanouit dans tout ce que McCartney a tissé autour du disque, dans cette manière très théâtrale — mais jamais cynique — de jouer avec son propre héritage.

Le moment où il traverse Liverpool en voiture avec James Corden, pour Carpool Karaoke, fait le tour du monde. Il chante Penny Lane dans Penny Lane. Il entre dans la maison où il a grandi. Il improvise un concert dans un pub, le Philharmonic Dining Rooms, et y joue Come On to Me comme une chanson de bière, enchaînée avec A Hard Day’s Night. La foule, stupéfaite, pleure, rit, chante. Les caméras capturent l’invisible : la vibration collective d’un passé qui ne veut pas mourir.

Cette stratégie de communication aurait pu sembler fabriquée. Elle est au contraire sincère, car McCartney ne revendique rien. Il observe, il accompagne, il conseille en silence. Il incarne un passé sans jamais s’y enfermer.

L’art de ne pas en faire trop

Greg Kurstin, producteur de l’album, raconte combien McCartney savait écouter — même quand il faisait mine de ne pas entendre. « Je pensais qu’il n’aimait pas mes idées, puis deux jours plus tard, il les reprenait. Il absorbait tout. »

Ce portrait d’un McCartney taquin, humble, insaisissable, est révélateur. Ce n’est plus le boss perfectionniste des années Wings, ni le prodige fougueux d’Abbey Road. C’est un artisan d’émotion, qui compose, chante, arrange comme on cultive un jardin : avec patience, humour, et une forme de foi tranquille.

Il ne cherche plus la perfection. Il cherche la résonance.

Egypt Station : un disque-testament ? Pas vraiment

Certains ont voulu voir dans Egypt Station un album testamentaire. Ce serait mal connaître McCartney. Son œuvre est circulaire. Il ne s’y penche jamais vers un point final. Il y a chez lui une forme d’élan vital permanent, même dans les disques les plus mélancoliques.

Oui, Egypt Station parle du temps. Oui, il y a des chansons où perce la solitude, le doute, la fragilité. Mais il y a surtout une immense tendresse, un regard apaisé sur le monde, comme dans Happy With You, où il chante :

I used to get stoned / I used to get wasted / But now I’m happy with you.

Une phrase simple, désarmante. Qui dit beaucoup de ce que l’album tente d’exprimer : la paix retrouvée, sans dogme, sans triomphe.

Une œuvre à part dans une discographie foisonnante

Egypt Station restera sans doute un disque secondaire dans l’histoire officielle de McCartney. Mais ce sera, pour les vrais connaisseurs, un album-cœur. De ceux qu’on ne classe pas. De ceux qu’on écoute seul, un soir, en voiture ou en cuisine, et qui soudain vous attrapent à la gorge.

Car Egypt Station n’est pas là pour impressionner. Il est là pour accompagner. Et dans cette mission, il rejoint ce que McCartney a toujours su faire de mieux : être présent, humblement, dans nos vies. Par une mélodie, une voix, une tournure.

Même lorsqu’il s’efface, il est là.

Et après ?

À 76 ans, en 2018, Paul McCartney n’avait plus rien à prouver. Et pourtant, il a choisi de faire un album concept, d’enregistrer en studio comme au premier jour, de donner des concerts secrets, de refaire le tour de sa ville natale, de tendre la main à une nouvelle génération.

Non pas pour reconquérir, mais pour partager. Pour dire merci. Pour dire je suis encore là. Pour dire que la musique est, plus que jamais, une station d’arrêt dans un monde qui va trop vite.

Egypt Station, c’est cela : une halte. Une lettre d’amour. Un adieu sans fin.

Et comme souvent avec McCartney, on n’a rien vu venir. Mais on s’en souviendra longtemps.


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