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Lennon admirait Miss You : quand les Stones dépassent le maître

Publié le 04 mai 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

On a souvent présenté les Beatles et les Rolling Stones comme les deux pôles d’une même révolution culturelle : l’un solaire et consensuel, l’autre plus brut, plus transgressif. En réalité, les rapports entre les deux groupes étaient plus complexes, plus poreux qu’on ne le dit. Si la presse a longtemps fantasmé une rivalité sanglante, les musiciens, eux, entretenaient une forme de respect mutuel teinté de défi fraternel. Mais parmi les Beatles, c’est John Lennon qui se montrait le plus critique — et le plus franc — à l’égard de leurs homologues de Chelsea. Cela rend d’autant plus surprenante sa déclaration tardive sur l’un des tubes les plus controversés des Stones : Miss You.

Dans une interview révélée récemment, Lennon confesse qu’il aimait cette chanson… mieux que sa propre version initiale. Et il va plus loin : il reconnaît que Miss You s’inspire clairement de l’un de ses morceaux à lui, “Bless You”, extrait de l’album Walls and Bridges (1974). Pourtant, loin de crier au plagiat, Lennon accueille cette reprise implicite avec une humilité désarmante : « J’aime beaucoup leur disque. Je n’en veux à personne. Je pense que c’est un excellent morceau des Stones. Je l’adore vraiment. »

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De « Bless You » à « Miss You » : la genèse d’un groove

Le morceau en question, Bless You, est l’un des titres les plus discrets mais les plus sophistiqués de Lennon en solo. Enregistré en pleine période de réconciliation avec Yoko Ono, la chanson est une ballade jazzy et langoureuse, portée par un Fender Rhodes velouté, un saxophone ténu, et une atmosphère mélancolique flottante. Ce n’est pas un single, ni une déclaration tonitruante — c’est une prière murmurée, un chant d’amour suspendu.

Mais ce que Lennon ignorait peut-être à l’époque, c’est que ce groove vaporeux, cette progression d’accords souple et enveloppante, allait resurgir, quelques années plus tard, dans un tout autre contexte : un club new-yorkais, une piste de danse saturée, et Mick Jagger glissant dans le disco avec Miss You.

À l’écoute, les ressemblances sont évidentes. Même tonalité ambiguë, même glissement chromatique dans les accords, même nonchalance rythmique au bord du funk. Mais là où Bless You est contemplation, Miss You est tension sexuelle, urgence nocturne. C’est la version accélérée, clubifiée, “four-on-the-floor” du même ADN harmonique.

Et Lennon en était pleinement conscient.

Lennon : critique acerbe ou juge lucide ?

Ce qui rend cette anecdote si fascinante, c’est qu’elle révèle une facette souvent négligée de John Lennon : sa capacité à reconnaître la supériorité d’une autre version de ses idées. Loin de s’en offusquer, il admet : « L’ingénieur ne cessait de me dire que si je l’accélérais, ce serait un tube. Il avait raison. »

Dans la bouche d’un homme connu pour ses colères, ses piques contre Paul McCartney, ses accusations envers Allen Klein ou Phil Spector, cette phrase résonne comme une preuve de maturité, presque de paix intérieure. Lennon, dans la seconde moitié des années 1970, avait quitté les joutes pour se recentrer sur sa famille, son fils Sean, sa propre vie intérieure. Il n’avait plus besoin de dominer, d’imposer.

Reconnaître que les Stones ont, en quelque sorte, mieux utilisé son propre matériau que lui, c’est là un geste rare d’élégance musicale.

Une histoire de miroir et d’échos

Les Beatles et les Rolling Stones se sont toujours observés, souvent avec malice, parfois avec suspicion. À leurs débuts, les Beatles aident les Stones à émerger : Lennon et McCartney leur offrent I Wanna Be Your Man, qui devient leur premier succès. John et Paul chantent même sur We Love You, titre psychédélique des Stones inspiré de la période Pepper.

Mais lorsque les Stones sortent Their Satanic Majesties Request en 1967, pastiche maladroit de Sgt. Pepper, Lennon s’agace : il voit là une tentative de mimétisme. Il le dira plus tard avec un certain mépris.

Et pourtant, à chaque étape de leur évolution respective, les deux groupes continuent de se répondre, de se défier à distance, comme deux écoles de pensée rivales mais liées.

Keith Richards dira un jour que les Beatles avaient *« plus de chansons », mais que les Stones avaient « plus de cran ». John Lennon, quant à lui, oscillera toujours entre admiration et moquerie, louant parfois leur énergie brute, raillant d’autres fois leur posture.

Mais Miss You fait exception : elle dépasse les rancunes, les ego, les images de marque. Lennon, pour une fois, désarme. Il écoute, il apprécie. Il reconnaît.

Le fantôme de « Steel and Glass » : Lennon contre lui-même

Il est piquant de noter que Lennon, dans ces mêmes années, n’hésitait pas à recycler ses propres idées d’un morceau à l’autre. Steel and Glass, autre morceau de Walls and Bridges, reprend en grande partie la structure musicale de How Do You Sleep, sa diatribe acerbe contre McCartney.

Ce qui prouve que Lennon ne voyait pas l’auto-citation comme un tabou. Dès lors, comment blâmer les Stones d’avoir, eux aussi, capté une vibration, une progression, une ambiance — et de l’avoir transformée à leur manière ?

Là où certains artistes crient au vol, Lennon semble dire : « La musique circule. Et si c’est bon, tant mieux. »

Une influence réciproque… et apaisée

À la fin de sa vie, John Lennon avait mis de côté les comparaisons, les duels. Il s’était réconcilié avec Paul, avait accepté ses erreurs, ses failles. Son regard sur les Stones s’est lui aussi adouci. Il ne s’agissait plus de savoir qui avait la plus grosse influence, ou qui avait écrit le meilleur riff. Il s’agissait simplement d’écouter — et d’aimer.

« I really love it, » disait-il de Miss You. Pas de sous-entendus. Pas de sarcasmes. Juste une phrase simple, honnête.

Et c’est peut-être là, dans cet aveu presque candide, que se cache le plus beau des compliments. Car il faut un immense musicien pour reconnaître qu’un autre a su, mieux que soi, donner à une idée sa forme définitive.

Et il faut être John Lennon pour dire, avec le sourire : « J’avais raison. Ce morceau aurait dû aller plus vite. Mick l’a fait. Et c’est génial. »

Ainsi va la musique. Elle voyage, elle se transforme, elle rebondit. D’un piano new-yorkais à un studio londonien. D’un murmure amoureux à une pulsation disco. De Lennon à Jagger.

Et nous, au passage, on danse.


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