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Lennon sans Yoko : la dernière communion secrète des Beatles

Publié le 04 mai 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

Dans la mythologie moderne que représente l’histoire des Beatles, rares sont les moments qui échappent à l’analyse, à la surinterprétation, voire au fantasme pur. Yoko Ono, figure à la fois muse, partenaire artistique, et catalyseur de toutes les rancunes projetées sur la fin du groupe, y tient un rôle particulièrement ambivalent. Elle est, selon les récits, tour à tour celle qui a éloigné Lennon de ses camarades, ou bien celle qui a simplement incarné un choix personnel dans une histoire qui tirait déjà à sa fin.

Mais au milieu de ces récits souvent polarisants, il existe un instant précis, relaté par l’ingénieur du son Geoff Emerick, qui semble suspendre le temps : ce moment où John Lennon, dans les studios d’Abbey Road, dit à Yoko – pour une des rares fois, voire la seule – de rester en dehors. « No, not now. Let me just do this. It’ll just take a minute. » (« Non, pas maintenant. Laisse-moi juste faire ça. Ça ne prendra qu’une minute. »)

Une phrase simple, presque banale. Mais pour quiconque connaît la dynamique de ce couple fusionnel, cette petite demande prend des allures de séisme émotionnel. Car à ce moment précis, John Lennon ne parle pas seulement à Yoko. Il s’adresse à son passé, à son histoire commune avec Paul, George et Ringo. Il demande, pour un instant seulement, de pouvoir être un Beatle, sans intermédiaire, sans regard extérieur. Il demande à revenir aux sources.

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Abbey Road : la réconciliation sonore

Le contexte de cette scène se situe dans la dernière ligne droite de l’existence des Beatles en tant que groupe. Après les tensions exacerbées durant l’enregistrement du projet Get Back (qui deviendra Let It Be), c’est dans une atmosphère paradoxalement plus apaisée que naît Abbey Road, œuvre testamentaire d’une cohésion retrouvée… du moins sur bande.

Sur la face B du disque, un medley monumental enchaîne plusieurs fragments de chansons pour former une suite musicale ininterrompue, mêlant brillamment pop, rock, musique classique et psychédélisme. C’est ici que se trouve « The End », dernière piste enregistrée collectivement par les Beatles, et véritable adieu à quatre voix.

« And in the end, the love you take is equal to the love you make. » La phrase est connue. Mais avant ces mots, il y a le moment musical : un duel de guitares où Lennon, McCartney et Harrison se répondent tour à tour, avant un solo de batterie bref mais explosif de Ringo Starr – le seul de toute la discographie du groupe.

La bataille des guitares : Lennon, McCartney, Harrison

Ce trio de solos entremêlés n’était pas planifié de manière rigide. Ce fut, comme le rappelle Emerick, une performance presque « live », captée dans l’énergie du moment. Chacun avait quelques mesures pour briller, pour répondre, pour s’inscrire dans un échange plus musical qu’egotique. Loin des disputes d’ego qui avaient miné les dernières sessions, ce moment respire la complicité.

Et Lennon, fidèle à son style brut, incisif, s’y révèle à nu. Ce n’est pas la virtuosité qui prime – Harrison, le plus technique des trois, aurait pu voler la vedette sans effort. Mais John, avec sa célèbre Epiphone Casino, déploie un son râpeux, distordu, presque criant. On dirait un cri primal transformé en notes. Son phrasé est instinctif, viscéral. On sent que derrière chaque bend, chaque glissando, il y a l’urgence d’un homme qui joue pour se souvenir de qui il était.

Yoko en retrait : un geste rare, une nécessité intérieure

Depuis l’arrivée de Yoko dans l’univers du groupe, John avait toujours insisté pour qu’elle soit présente, à ses côtés, littéralement, parfois même physiquement proche dans la cabine d’enregistrement. Cela agaçait McCartney, déroutait Harrison, et laissait Ringo dans un inconfort feutré. Pourtant, John ne cédait pas. Pour lui, la présence de Yoko était aussi naturelle que celle d’un bras ou d’une oreille.

Mais ce jour-là, alors que se profilait peut-être la dernière session véritablement collective des Beatles, il eut ce réflexe inattendu : demander à Yoko de ne pas entrer. Non pas avec agressivité, ni rupture. Simplement avec cette phrase : « Let me just do this. »

Ce n’est pas une trahison. C’est un moment de solitude choisie, de recentrage. Comme si John Lennon, conscient de la charge émotionnelle de ce qu’il s’apprêtait à vivre, avait besoin de se libérer de tout. Pour jouer. Pour ressentir. Pour retrouver ce qu’il avait perdu au fil des années, derrière les querelles d’édition musicale, les histoires d’affaires, les ressentiments.

Peut-être aussi savait-il que ce serait la dernière fois. Et qu’il fallait marquer ce moment d’une pureté intacte.

Une dernière étincelle avant l’extinction

Ce solo partagé, ce duel complice, c’est le cœur battant de « The End ». Les Beatles, dans ce morceau, se disent adieu à travers leurs instruments. Il n’y a pas de mots échangés, pas de regards immortalisés, mais sur la bande, il y a l’écho d’une fraternité retrouvée. Ce n’est plus une démonstration de force ou d’influence – c’est une conversation entre vieux amis, entre frères de son.

Et John Lennon, le plus instable, le plus écorché, retrouve ici un ancrage. Pour quelques minutes, il n’est plus le visionnaire radical de « Revolution 9 », ni l’artiste conceptuel en devenir. Il est le jeune homme de Hambourg, le garçon du Cavern Club, le rockeur de fond de scène avec un regard en coin et une guitare entre les mains. Il est John, avec Paul, George et Ringo. Juste eux. Encore une fois.

Après The End, le silence… ou presque

Il y aura bien sûr Let It Be, publié après Abbey Road, mais la magie collective des Beatles s’arrête là, sur cette note finale. Et si Yoko Ono a accompagné John jusqu’au bout, elle n’a pas été témoin de cette dernière communion. Non par exclusion malveillante, mais parce que John savait : il fallait ce moment pour clore le cercle.

On peut imaginer le silence qui suit. Les amplis qui se taisent. Les regards qui se croisent, brièvement. L’ingénieur qui arrête la bande. Et John qui sort du studio, sans triomphe ni nostalgie. Juste ce léger soupir, peut-être, de celui qui vient de terminer quelque chose de grand.

« Let me just do this. »

C’était plus qu’une phrase. C’était une prière. Une offrande. Un au revoir.


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