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Ringo Starr et la country : cinq influences qui ont forgé sa légende

Publié le 04 mai 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

À l’évocation de Ringo Starr, l’image qui surgit immédiatement est celle du souriant batteur des Beatles, malicieux et discret, tenant les baguettes derrière son célèbre kit Ludwig Oyster Black Pearl. On l’associe aux accents beat, aux expérimentations psychédéliques de Sgt. Pepper, à l’humour pince-sans-rire d’un Liverpuldien pur jus. Pourtant, s’arrêter là serait omettre l’extraordinaire trajectoire musicale d’un artiste dont les goûts, bien que forgés dans le tumulte du rock’n’roll naissant, plongent profondément leurs racines dans un autre pan de la culture populaire américaine : la musique country.

À 84 ans, Ringo Starr n’a rien perdu de sa vivacité artistique. Dans Look Up, son plus récent opus, il revient, une fois encore, à son amour de toujours : le twang poussiéreux des guitares country, les récits de solitude, d’errance, de foi et de rédemption. Un univers qui, contre toute attente, l’a toujours accompagné. Et au-delà de son admiration pour les pionniers du skiffle ou les idoles du rhythm’n’blues, cinq figures musicales se détachent nettement, cinq artistes qui ont modelé son oreille, nourri ses compositions et orienté ses choix au fil des décennies. Cinq artistes à qui Ringo doit bien plus qu’un simple clin d’œil.

Sommaire

Hank Williams : la révélation fondatrice

Il est difficile d’imaginer que le garçon de Liverpool, élevé dans la pauvreté des quartiers ouvriers du nord de l’Angleterre, ait pu être touché par les complaintes d’un chanteur du sud rural des États-Unis. Et pourtant, Hank Williams, le roi maudit de la country, fut la première grande révélation musicale de Ringo. Né en 1940, Richard Starkey (son nom à l’état civil) découvre Williams dans les années 1950, à travers la radio et les disques de ses voisins.

Hank Williams n’a vécu que 29 ans, mais il a légué à la musique populaire américaine un corpus impressionnant, entre ballades douloureuses et hymnes entêtants. Son influence sur Ringo est directe, presque viscérale. « Il a posé les fondations de la musique que j’aime, confiera-t-il plus tard. Sa voix portait une tristesse universelle, quelque chose que même un gamin de Liverpool pouvait comprendre. »

Ringo n’a jamais cessé de citer Williams parmi ses références ultimes. Mieux encore : il admire également Hank Williams III, le petit-fils rebelle du maître, dont le mélange abrasif de punk et de country l’intrigue. « Il a quelque chose d’unique, il a un edge, » dira-t-il. La filiation musicale, Ringo connaît : il est lui-même devenu le patriarche d’une lignée sonore qu’on n’ose encore mesurer.

Kitty Wells : l’icône féminine aux origines de la révolte

La voix claire et résolue de Kitty Wells, première femme à se hisser au sommet des classements country dans l’Amérique conservatrice des années 1950, a marqué Ringo tout autant. Quand il évoque ses influences, le nom de Wells revient invariablement, et toujours avec le même respect teinté d’admiration. « Qui chante mieux que Kitty Wells ? » s’est-il exclamé dans une interview donnée à Forbes en début d’année. Une question purement rhétorique, bien sûr.

Avec It Wasn’t God Who Made Honky Tonk Angels, Kitty Wells brise en 1952 les stéréotypes sexistes et ouvre la voie à des générations d’interprètes féminines. Pour Ringo, qui a lui-même souvent évolué dans un univers musical dominé par les hommes, la puissance douce et inébranlable de Wells représente une forme de courage artistique. Il y a chez lui un attachement sincère à celles et ceux qui ont brisé les règles, défié les normes.

Dans ses albums solo, on retrouve cette touche d’émotion feutrée, de délicatesse désabusée, que Wells maîtrisait à la perfection. Ringo, à sa manière, a prolongé cette tradition : celle de chanter les peines ordinaires avec une élégance pudique.

Willie Nelson : la rencontre des deux insoumis

S’il y a bien un artiste country que Ringo Starr se devait de rencontrer, c’est Willie Nelson. Rebelle notoire, poète mystique à la tignasse argentée, Nelson incarne à lui seul une forme d’iconoclasme musical et spirituel qui ne pouvait que séduire l’ancien Beatle. Leur collaboration ne s’est pas faite attendre : en 2003, les deux hommes joignent leurs forces sur Ringo Rama, album étonnamment personnel et apaisé.

Dans Write One For Me, leur duo aux accents mélancoliques, la voix rauque de Nelson répond aux inflexions familières de Ringo. C’est plus qu’une simple chanson : c’est la rencontre de deux mythes, deux rescapés de décennies intenses, réunis par une passion commune pour l’authenticité.

Ringo a toujours vu en Willie Nelson une figure fraternelle, un pair. Tous deux sont sortis du moule dans lequel l’industrie voulait les enfermer. Tous deux ont refusé le statu quo. Nelson, avec son outlaw country, a ouvert la porte à une expression plus libre, moins formatée, de la musique populaire. Et Ringo a emboîté le pas, loin des sirènes commerciales post-Beatles, pour suivre sa propre route.

Johnny Cash : la croisée des chemins

Parmi tous les artistes que Ringo a côtoyés ou admirés, Johnny Cash tient une place à part. Parce qu’il n’était pas seulement une figure respectée de la country ; il fut aussi un témoin privilégié d’un moment-clé de l’histoire des Beatles. En 1966, lors du dernier concert public du groupe à San Francisco, Cash est présent. Sa simple présence ce soir-là laisse une empreinte durable dans l’esprit de Starr.

« C’est la dernière fois que nous avons joué ensemble, et Johnny était là. » Ce souvenir, chargé d’émotion, revient souvent dans les récits du batteur. La fin des Beatles marque le début d’un nouveau chapitre pour lui, plus introspectif, plus sincère. Et c’est vers la country qu’il se tourne immédiatement.

En 1970, il publie Beaucoups of Blues, un album enregistré à Nashville avec des musiciens locaux, et totalement imprégné de la tradition américaine. Cash, figure tutélaire et prophète en noir, l’avait inspiré à franchir le pas. À sa manière, Ringo a ainsi scellé une alliance musicale transatlantique, un pont entre le Merseybeat et les Appalaches.

Lightnin’ Hopkins : le rêve américain avorté

Étonnamment, c’est peut-être un bluesman texan, plus qu’un chanteur country, qui a cristallisé les rêves les plus fous du jeune Ringo. Lightnin’ Hopkins, légende du blues électrique du sud des États-Unis, l’a fasciné au point qu’il envisage sérieusement, à 19 ans, de s’installer à Houston. Avec John Lennon, il se rend à l’ambassade américaine, remplit les papiers… puis laisse tomber. La suite est connue : quelques mois plus tard, les Beatles explosent sur la scène britannique.

Mais cet épisode, Ringo le raconte souvent, non sans une pointe de nostalgie. « J’aurais voulu être là où était Lightnin’ Hopkins. Il était mon héros. » L’amour pour le blues, qui irrigue la country et bien d’autres genres, n’a jamais quitté Ringo. Il reste chez lui un goût certain pour les riffs simples, les ambiances moites, les récits rugueux.

Hopkins représentait pour le jeune Liverpuldien un idéal d’authenticité. Pas de costume, pas de pop arrangée. Juste une guitare, une voix, une vérité brute. Une leçon que Ringo n’a jamais oubliée, même au sommet du succès mondial.

Un homme façonné par l’Amérique profonde

Ce que révèlent ces cinq influences, c’est le parcours singulier d’un artiste profondément marqué par l’Amérique musicale. À rebours de l’image souvent caricaturale du Beatle chanceux ou du comique de service, Ringo Starr est un musicien sérieux, passionné, guidé par une boussole intérieure d’une étonnante constance.

Des honky tonks aux studios de Nashville, des vinyles grésillants de Kitty Wells à l’envie folle de rejoindre Lightnin’ Hopkins sous le soleil texan, son amour pour la musique roots américaine n’a jamais faibli. C’est dans ces contrées, lointaines mais symboliques, que Ringo a puisé sa voix propre. Une voix qui, bien que souvent éclipsée par le génie mélodique de McCartney ou l’audace de Lennon, mérite une place à part.

Aujourd’hui encore, alors qu’il continue de tourner et d’enregistrer, il rend hommage à ces figures tutélaires. Ringo Starr, loin d’être une relique du Swinging London, est devenu un artisan de la mémoire musicale américaine, un passeur transatlantique. Et dans chaque note qu’il joue, dans chaque sourire qu’il esquisse, résonne un peu de Hank, de Kitty, de Willie, de Johnny, et de Lightnin’.

C’est peut-être cela, au fond, être un vrai musicien : savoir d’où l’on vient, rendre hommage sans copier, et continuer, toujours, à jouer.


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