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« Golden Slumbers » : quand McCartney ressuscite un poème du XVIIe siècle

Publié le 04 mai 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

On connaissait Paul McCartney mélodiste de génie, architecte d’harmonies, amoureux des ballades tendres et des orchestrations subtiles. On le découvre ici, non sans une pointe d’humour britannique, en « voleur de mots » assumé. Dans un récent épisode de son podcast Paul McCartney: A Life In Lyrics, le musicien est revenu sur la genèse du morceau Golden Slumbers, l’un des sommets émotionnels de l’album Abbey Road, et a reconnu sans détour : « C’est ce qu’on appelle voler ».

Mais ce « vol », s’il en est un, s’apparente bien davantage à un hommage affectueux, à une relecture poétique, qu’à une appropriation sauvage. En réempruntant des vers d’un poème du XVIIe siècle pour en faire une chanson éminemment personnelle et moderne, McCartney a démontré ce que les Beatles ont toujours su faire mieux que quiconque : tisser des ponts entre les époques, entre la littérature et la musique, entre le passé et le présent.

Sommaire

Une berceuse venue d’un autre temps

Golden Slumbers, que l’on retrouve au cœur du medley final de Abbey Road (1969), s’ouvre sur des paroles d’une douceur enfantine, quasi pastorale :
Golden slumbers fill your eyes / Smiles await you when you rise.
Ces vers ne sont pas de Paul McCartney, ou du moins, pas entièrement.

Ils sont directement inspirés d’un texte du dramaturge élisabéthain Thomas Dekker, tiré de la pièce Patient Grissil, publiée en 1603. Ce poème, intitulé Cradle Song, apparaissait dans une scène où un père, Janiculo, tente de calmer un nourrisson arraché à sa mère par un mari cruel, dans une intrigue emplie de drame et de résignation.

Dekker écrivait :
Golden slumbers kiss your eyes, / Smiles awake you when you rise.

McCartney, tombé sur ce poème chez son père dans un recueil de vers victoriens, est immédiatement frappé par la beauté du langage. « Je ne connaissais pas la mélodie d’origine, je ne sais pas lire la musique. Alors j’ai composé la mienne. J’ai simplement pris les paroles », confie-t-il dans le podcast. Avant d’ajouter, mi-sérieux, mi-amusé : « C’est ce qu’on appelle voler ».

D’un texte ancien à une émotion universelle

Le mot « voler » peut paraître fort, mais il est ici teinté d’ironie. McCartney ne s’est pas contenté de copier un texte oublié : il l’a réinvesti, transformé, modernisé. Il en a gardé l’essence — la tendresse, la promesse d’un sommeil paisible — tout en ajoutant sa propre mélodie, et des vers poignants qui s’enchaînent naturellement :

Once there was a way to get back homeward / Once there was a way to get back home.

Ces lignes, entièrement de Paul, ne figuraient pas chez Dekker. Elles ajoutent à la berceuse une mélancolie plus adulte, un sentiment de perte, de nostalgie. Elles donnent à la chanson une profondeur qui dépasse la simple berceuse pour enfant. C’est un chant d’adieu, de réconfort mêlé de résignation.

Le passage n’a rien d’anecdotique dans Abbey Road. Il fait partie du medley final de l’album, cette suite magistrale de morceaux enchaînés qui forment une véritable épitaphe musicale à l’histoire des Beatles. Dans ce contexte, Golden Slumbers apparaît comme une pause suspendue, un moment de grâce avant le chaos contrôlé de The End.

Une collaboration posthume avec Thomas Dekker

Ce n’est pas la première fois que Paul McCartney cite ou emprunte à des figures historiques. Mais dans le cas de Golden Slumbers, il s’agit sans doute du « duo » le plus inattendu de toute sa carrière : un auteur dramatique élisabéthain, dont les pièces sont aujourd’hui rarement montées, mais qui, grâce à ce fragment, a vu ses mots ressuscités par l’un des plus grands auteurs-compositeurs de son temps.

La démarche évoque ce que font les musiciens classiques depuis toujours : adapter, arranger, réinterpréter. À une époque où le sampling est devenu un langage courant dans les musiques actuelles, McCartney rappelle qu’il existe d’autres formes d’appropriation artistique, plus littéraires, plus discrètes, mais tout aussi légitimes.

« Carry That Weight » : l’autre versant de la pièce

Golden Slumbers n’est pas une chanson isolée. Elle est immédiatement suivie dans le medley par Carry That Weight, chanson qu’on pourrait presque considérer comme son revers. Là où la première évoque l’enfance, l’innocence, le repos, la seconde parle du fardeau de la vie, du poids à porter, ensemble ou seul.

McCartney l’a reconnu lui-même : ces deux morceaux sont intimement liés. Il les a conçus comme les deux moitiés d’un même message, mêlant l’acceptation de la douceur passée et la conscience du combat futur. Ensemble, elles forment une arche émotionnelle parfaite, une séquence qui continue de bouleverser les auditeurs plus d’un demi-siècle plus tard.

Un « vol » devenu un chef-d’œuvre

On peut sourire de la manière dont McCartney avoue ce « vol ». Il n’en fait pas un drame, et pour cause : le résultat est l’un des joyaux de la dernière période des Beatles. Golden Slumbers n’est pas un simple emprunt : c’est une réécriture, une transmutation, une mise en musique moderne d’un texte oublié.

Ce que McCartney a compris instinctivement, c’est que certaines images, certains mots, traversent les siècles. L’idée que « des sommeils dorés emplissent tes yeux » touche autant un enfant du XVIIe siècle qu’un auditeur de 1969 ou qu’un jeune parent de 2025. Ce sont des images qui parlent à l’universel, à ce qui reste de fragile et de tendre en chacun de nous.

Un héritage prolongé par la reprise

Depuis sa sortie, Golden Slumbers a été interprétée par de nombreux artistes : Ben Folds, Jennifer Hudson, Neil Diamond, Elbow, ou encore Mumford and Sons. Tous y retrouvent cette combinaison rare entre classicisme et émotion brute. La chanson devient presque un rite de passage, un standard que l’on s’approprie à son tour.

Chose rare, elle reste aussi l’un des morceaux que Paul McCartney aime jouer en concert. Lors de ses tournées récentes, il la place souvent dans la dernière section de ses spectacles, juste avant The End, recréant ainsi le final de Abbey Road et offrant au public un adieu tout en douceur, une étreinte musicale avant le silence.

McCartney, délinquant poétique ?

Alors, Paul McCartney est-il un « voleur de vers » ? Peut-être. Mais si c’est le cas, on aimerait qu’il y ait plus de larcins de ce genre dans la pop moderne.

Car Golden Slumbers, loin d’être un simple recyclage, est une leçon de transmission. Elle nous rappelle que la poésie ancienne peut encore vivre, respirer, et bouleverser, dès lors qu’elle rencontre un musicien capable de l’écouter.

En cela, McCartney n’a pas pillé Thomas Dekker : il l’a ramené à la vie.


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