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Rain : la chanson qui fit gronder Lennon et McCartney

Publié le 04 mai 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

Dans l’histoire tourmentée mais fascinante du duo Lennon/McCartney, la question de la paternité d’un titre n’a jamais été un détail anodin. Bien que leurs chansons soient créditées sous le légendaire label commun Lennon-McCartney, il n’était pas rare que des désaccords surgissent des années plus tard, chacun affirmant avoir été le moteur créatif d’un morceau particulier. Eleanor Rigby, In My Life, And I Love Her… Autant de titres sur lesquels les souvenirs des deux hommes différaient. Mais peu de chansons incarnent aussi bien cette querelle d’ego et de mémoire que Rain, face B du single Paperback Writer, enregistrée au printemps 1966.

Rain est bien plus qu’un simple complément à un tube. C’est un tournant stylistique pour les Beatles, un laboratoire sonore où s’expérimentent pour la première fois des techniques qui définiront leur révolution psychédélique à venir. Et, comme souvent, derrière cette avancée musicale majeure, une friction artistique oppose John et Paul — friction qui, encore une fois, ne trouvera jamais de résolution définitive.

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Une révolution sonore née d’un accident… ou d’un coup de génie ?

À en croire John Lennon, Rain est presque un miracle sous influence. Dans une interview accordée à Playboy en 1980, il raconte la genèse du morceau avec verve : « Je suis rentré du studio complètement défoncé, j’ai écouté l’enregistrement de la journée et, d’une manière ou d’une autre, je l’ai passé à l’envers. J’étais là, figé, casque sur les oreilles, avec un énorme joint de hasch. J’ai couru au studio le lendemain en criant : “Je sais ce qu’il faut faire ! Écoutez ça !” » Résultat : le fade-out du morceau inclut sa voix jouée à l’envers, une première pour les Beatles.

Selon lui, ce moment est une illumination divine : « C’est Dieu — enfin, Ja, le dieu du haschisch — qui m’a soufflé cette idée. » John se présente ici en prophète du psychédélisme, guidé par des forces supérieures et des substances hallucinogènes.

Mais Paul McCartney, fidèle à son pragmatisme, n’épouse pas entièrement cette version. Dans l’ouvrage Many Years From Now, il remet en question la version de Lennon : « Je ne pense pas qu’il soit arrivé avec une idée toute faite. Il a peut-être lancé la première phrase, mais c’était une collaboration. Ce n’est pas tant l’écriture qui comptait, mais la manière dont on l’a enregistrée. »

Et de souligner un aspect souvent négligé : le propos même de la chanson, qui renverse la symbolique habituelle de la pluie. Là où celle-ci est souvent associée à la tristesse, Rain affirme que l’averse peut être libératrice. « Il n’y a rien de meilleur que la pluie qui vous dégouline dans le dos », note Paul avec un sourire.

La guerre des souvenirs : John, Paul… et George Martin

Ce genre de querelle autour de la genèse d’un morceau n’est pas rare entre Lennon et McCartney. Ce qui est frappant ici, c’est l’écart entre les récits. John revendique l’innovation sonore majeure du morceau — les voix inversées — comme étant son idée. Or, George Martin, le producteur des Beatles, offre une tout autre version dans The Complete Beatles Recording Sessions : « John n’était même pas là quand j’ai eu l’idée de mettre sa voix à l’envers. Je l’ai fait en son absence, à partir de la bande originale, et quand il est revenu, il était stupéfait. »

Une fois encore, il est difficile de trancher : où commence la réalité ? Où finit l’embellissement ? La vérité se situe sans doute quelque part entre l’intuition de Lennon et la technique de Martin. Mais ce flou participe de la légende : Rain, comme bien des titres des Beatles, est un lieu de mémoire disputé.

Un terrain de jeu pour Ringo : quand la pluie met le tempo

Là où tous s’accordent, en revanche, c’est sur la performance magistrale de Ringo Starr. Le batteur, souvent sous-estimé, y livre une prestation que beaucoup considèrent comme sa meilleure. Rolling Stone parle d’un jeu « superbe », et Ringo lui-même, dans une interview en 1984, déclare avec fierté : « C’est le meilleur disque que j’aie jamais fait. ‘Rain’ me scotche. Je me connais, je connais mon jeu… et puis il y a ‘Rain’. »

McCartney abonde dans ce sens : « La batterie est devenue un kit géant. On a obtenu une base lourde, puissante, tonitruante, sur laquelle on a pu construire sans que cela paraisse ralenti. Cela donnait un son énorme, presque menaçant. J’ai adoré travailler là-dessus. »

C’est ce travail rythmique qui donne à Rain sa lenteur hypnotique. Le morceau, bien qu’enregistré à un tempo plus rapide, est ralenti à la bande, ce qui produit cette impression de flottement, d’apesanteur. Le son devient dense, moite, presque liquide — comme une averse d’acide dans un rêve pop.

Une face B plus grande que la face A ?

Parue en mai 1966 en tant que face B de Paperback Writer, Rain est rapidement perçue comme bien plus qu’un simple complément. Le Guardian la qualifie de « meilleure face B jamais publiée par les Beatles ». Jim DeRogatis, critique reconnu, la considère comme « le premier vrai morceau psychédélique du groupe ».

Et en effet, Rain annonce les mutations à venir : Revolver, d’abord, qui paraîtra quelques mois plus tard, et bien sûr Sgt. Pepper’s, où les expérimentations en studio deviendront la norme. La voix inversée, les textures, les ruptures de tempo : tout y est déjà en germe.

La face cachée d’un duo au sommet

Cette dispute autour de Rain est révélatrice des tensions qui couvaient déjà entre John et Paul. En surface, le duo fonctionne encore à merveille. Mais en coulisses, les différences de caractère, de méthode, de vision artistique, deviennent de plus en plus visibles.

John est instinctif, radical, souvent impulsif. Paul est méthodique, mélodiste, perfectionniste. Ces différences, qui ont fait leur force pendant des années, deviennent avec le temps source de conflits. Et Rain, avec ses versions contradictoires de l’histoire, en est le symbole parfait.

Qui a vraiment écrit « Rain » ?

Alors, Rain est-elle une chanson de John Lennon ou une création à deux têtes ? La vérité — comme souvent avec les Beatles — n’est pas tranchée. Elle est fluide, subjective, insaisissable. Ce qui est certain, c’est que Rain marque un tournant. Dans le son du groupe, dans sa dynamique interne, dans sa capacité à expérimenter sans perdre l’essence mélodique.

Et si cette chanson a provoqué des tensions, des désaccords, voire des frustrations, c’est peut-être parce qu’elle touche à l’essence même de ce que furent les Beatles : une fusion d’individualités, de génies contrariés, de mémoires divergentes… mais unis, le temps d’un instant, sous la même pluie.


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