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Wah-Wah : quand George Harrison dit stop aux Beatles

Publié le 04 mai 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

Il existe des chansons qui naissent d’une pure inspiration mélodique, d’autres d’un chagrin d’amour, ou d’une illumination mystique. Et puis il y a Wah-Wah. Ce morceau-là, explosif et chaotique, vit le jour non pas dans la quiétude d’un studio, mais dans l’exaspération d’une rupture imminente. C’est un morceau écrit dans la colère, dans la frustration, dans l’urgence de fuir ce que George Harrison décrivait comme « une situation douloureuse ». Le 10 janvier 1969, au cœur du chaos des sessions Get Back, George quitte les Beatles. Ce jour-là, il prend sa guitare, rentre chez lui, et écrit Wah-Wah. L’histoire, elle, venait de basculer.

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L’usure d’un groupe au bord de la rupture

À l’aube de 1969, les Beatles ne sont déjà plus vraiment les Beatles. Le vernis de l’harmonie est écaillé. La presse continue d’ériger le groupe en modèle de camaraderie artistique, mais la réalité du studio est tout autre : disputes, tensions, incompréhensions. Après les sessions épuisantes du White Album, marquées par la première défection temporaire de Ringo Starr, les Fab Four entament un nouveau projet baptisé Get Back : retour aux sources, enregistrement live, captation filmée.

Mais rien ne se passe comme prévu.

Installés dans le froid peu hospitalier des Twickenham Studios, contraints de jouer sous l’œil scrutateur des caméras, les quatre musiciens s’engloutissent dans un climat de méfiance. George, dont les compositions sont encore trop souvent reléguées au second plan, se heurte une fois de plus à Paul McCartney. Ce dernier, perfectionniste jusqu’à l’étouffement, dirige les sessions comme un maître d’école. George, de son propre aveu, se sent de trop : « Paul voulait que personne ne joue sur ses chansons tant qu’il n’avait pas décidé comment elles devaient sonner. Pour moi, c’était insupportable. Que faisais-je là ? »

Cette journée-là, la rupture est consommée. Le ton monte avec Paul, les caméras captent la scène, et George claque la porte.

« I’m out of here » : la genèse immédiate de Wah-Wah

Ce départ précipité est loin d’être une simple bouderie. Il s’agit d’un geste de survie créative. De retour chez lui, George saisit sa guitare et, dans l’élan de l’émotion, compose Wah-Wah. Un morceau né à chaud, écrit en quelques heures à peine. Dans The Beatles Anthology, il se souvient : « Je me suis levé, j’ai pensé : “Je ne fais plus ça. Je m’en vais.” Alors j’ai pris ma guitare, je suis rentré chez moi, et cet après-midi-là, j’ai écrit ‘Wah-Wah’. »

Le titre lui-même est révélateur : Wah-Wah, ce n’est pas seulement le nom d’un effet de guitare, c’est aussi l’onomatopée d’un bruit incessant, d’un vacarme irritant. Un bruit de fond, comme celui des disputes, des tensions, des egos qui s’entrechoquent. C’est le symbole sonore du mal-être de George au sein du groupe.

Une chanson d’exil et d’émancipation

Lorsque George enregistre Wah-Wah l’année suivante, dans le cadre de l’album All Things Must Pass, il n’est plus le musicien cantonné à deux morceaux par disque. Il est le maître de sa propre œuvre. Produit avec l’aide de Phil Spector, Wah-Wah devient une explosion orchestrale, un mur du son assourdissant où se mêlent guitares saturées, cuivres triomphants, chœurs, et batteries déchaînées.

Ce n’est pas une chanson apaisée. Ce n’est pas une chanson de pardon. C’est une déclaration de rupture.

Les paroles, souvent répétitives, scandent une forme de sarcasme : « You made me such a big star, being there at the right time… Wah-wah / You gave me no warning, you gave me no time… Wah-wah ». Derrière le rythme effréné, la colère affleure : celle d’un homme trahi, ignoré, réduit au silence, qui retrouve soudainement sa voix.

Simon Leng, dans sa biographie While My Guitar Gently Weeps, ne s’y trompe pas : « C’est une chanson de colère et d’aliénation, empreinte de trahison et d’hostilité. Une chanson qui démolit la mémoire dorée des Beatles. »

L’après : George Harrison prend son envol

L’inclusion de Wah-Wah dans All Things Must Pass, triple album-manifeste sorti en novembre 1970, n’est pas anodine. C’est la première salve d’un disque qui consacre enfin Harrison comme un artiste majeur à part entière. Libéré du carcan Lennon-McCartney, il laisse éclater sa créativité dans toute sa complexité. My Sweet Lord résonne comme une prière, Isn’t It a Pity comme une élégie, Beware of Darkness comme une mise en garde. Mais Wah-Wah, elle, est la déflagration initiale. Le cri qui annonce la rupture.

Ce morceau démontre aussi à quel point George, souvent perçu comme le « silencieux » du groupe, n’était pas un tempérament effacé. Il avait simplement patienté trop longtemps. Et une fois qu’il se libère, c’est pour affirmer avec fracas qu’il n’était pas le « troisième homme », mais bien un artiste de plein droit.

Une catharsis rock : les critiques unanimes

Dès sa sortie, Wah-Wah frappe les esprits. George Chesterton, du magazine GQ, y voit « une comptine quasi religieuse sur une pédale d’effet et le fait de ne pas être reconnu par Lennon et McCartney ». Il ajoute que la chanson « parvient à être à la fois excitante et drôle », soulignant son pouvoir libérateur.

D’autres y perçoivent une ironie mordante. Comme un pied de nez au mythe de la camaraderie des Beatles. Là où beaucoup voyaient une fratrie soudée, George dévoile les coulisses : conflits d’égos, frustrations créatives, mal-être. Il ne s’agit pas ici de noircir l’histoire, mais de la compléter.

Wah-Wah, dans cette optique, devient presque documentaire. Un témoignage en musique, plus éloquent qu’un entretien ou qu’un film.

Le revers du succès : une guérison incomplète

Et pourtant, malgré cette libération, malgré le succès colossal de All Things Must Pass, George Harrison ne tirera jamais un triomphe personnel de Wah-Wah. Le morceau, aussi puissant soit-il, reste marqué du sceau de la douleur. Il ne le jouera que très rarement sur scène. Il faudra attendre le Concert for Bangladesh en 1971 pour l’entendre résonner en live, et encore : dans une version moins colérique, plus tempérée, presque résignée.

Comme si George, une fois sa colère exorcisée, n’éprouvait plus le besoin de revenir sur cette blessure. Il ne reniera jamais la chanson, mais il n’en fera pas un hymne. Car Wah-Wah, plus que tout, est un instantané : celui d’un moment de rupture, d’un geste de fuite, d’une explosion salutaire.

Une page qui se tourne

L’épisode Wah-Wah marque un tournant. En janvier 1969, les Beatles sont déjà condamnés, même s’ils mettront plus d’un an à l’admettre publiquement. L’album Let It Be sera terminé à reculons, avec l’aide de Spector, puis remixé, rejeté, réhabilité. George, quant à lui, regarde ailleurs. Il a trouvé sa voie, loin de la tyrannie douce de Paul, loin des errances de John. Il avance.

La chanson, quant à elle, reste aujourd’hui l’un des joyaux les plus vibrants de son œuvre. Pas seulement pour sa qualité musicale, mais pour ce qu’elle incarne : le refus de se taire, la nécessité de partir pour mieux se retrouver.

Dans l’histoire des Beatles, elle demeure un signal d’alarme, un cri dans le vacarme de la fin. Et dans l’histoire de George Harrison, elle est une renaissance.


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