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« Alejandra Pizarnik » de César Aira

Par Etcetera
Alejandra Pizarnik César AiraCouverture chez Ypsilon

La remarquable poète argentine du 20e siècle, Alejandra Pizarnik, est une personnalité que j’avais envie de mieux connaître. Aussi, quand j’ai vu en librairie ce récit biographique, écrit par un romancier argentin qui l’a connue dans les années 60, cela m’a semblé pouvoir être intéressant. En plus, ce récit est publié par Ypsilon, l’éditeur attitré d’Alexandra Pizarnik en France, ce qui est un gage de sérieux. Mise en confiance, je l’ai acheté.

Note pratique sur le livre

Editeur : Ypsilon
Année de publication : (initiale, en Argentine) 2000; (pour cette traduction) 2024.
Traduit par Christilla Vasserot
Nombre de pages : 66

Quatrième de Couverture

Le romancier César Aira raconte la poète Alejandra Pizarnik (1936‑1972) — il écrit la vie littéraire de celle qui est pour lui « la plus grande poète, et la dernière ». La rencontre entre ces deux figures clef de la littérature hispano-américaine a lieu à la fin des années soixante dans l’effervescence littéraire de Buenos Aires. Aira n’a pas encore vingt ans et n’a pas encore publié un seul livre, Pizarnik de treize ans son aînée est une poète reconnue, respectée et adulée. C’est un livre en souvenir et en mémoire de cette écrivaine qui l’a profondément marqué et dont il trace un portrait révélateur — lucide, affectueux et espiègle. Aira décrit, à sa manière déjantée, comment la vie et l’œuvre de cette poète culte sont devenues un mythe, comment Pizarnik elle-même a construit son personnage. Son récit est nourri de ce qu’il a vu et entendu à l’époque, des textes qu’il a lus et continue à lire, en distinguant bien les deux — la vie et les livres — tout en jouant avec les relations entre mondes et modes littéraires.

Mon Avis

Comme il est noté dans la quatrième de couverture, l’auteur « trace un portrait révélateur – lucide, affectueux et espiègle » et c’est surtout ce dernier adjectif, espiègle, que je retiendrais. Je ne doute pas que César Aira ait un sentiment « affectueux » (ou plutôt admiratif) vis-à-vis de l’œuvre d’Alejandra Pizarnik mais je n’ai pas compris qu’il aime la femme plus que cela ou qu’il ait la moindre envie de nous la donner à aimer.
Bizarrement, en lisant ce livre, le ton de l’auteur me paraissait tellement déplaisant et tendancieux que j’avais tout le temps envie de prendre le contrepied de ses propos ! A maintes reprises, il m’a fermement convaincue du contraire de ce qu’il disait. Pourtant, je ne me sentais pas a priori une farouche défenseure d’Alejandra Pizarnik ! Mais trop de phrases m’ont porté sur les nerfs.
Ainsi, entre autres choses horripilantes (je vous copie un extrait page 10) :
« Pour l’heure, c’était une jeune fille pleine de conflits dont la sortie de l’adolescence se faisait attendre : complexée par sa laideur, sa petite taille, son bégaiement, son poids, son acné, son inadaptation, son asthme. Tenant compte de tout cela (sic), son père n’hésita pas non seulement à l’entretenir alors qu’elle ne travaillait pas (ce qui n’était pas si rare à l’époque au sein de la classe moyenne, surtout pour une jeune femme), mais aussi à financer l’édition de son premier livre et probablement aussi des deux suivants, et à lui payer des cours de peinture, une psychanalyse, et finalement, non sans réticences, le voyage en Europe. »
En bref, elle était tellement moche et défavorisée par la nature que son père a bien voulu lui assurer sa subsistance et céder à ses quelques caprices et autres lubies artistiques. Belle, elle lui aurait sûrement inspiré moins de pitié et il l’aurait envoyée se faire entretenir ailleurs.
Est-ce qu’un biographe oserait émettre de tels jugements sur un poète homme ? Pourtant, il y en a pléthore qui ont été moches, pauvres, mal insérés dans la société et/ou aidés par leurs parents.
Ce monsieur – César Aira – développe tout au long du livre l’idée qu’Alejandra Pizarnik tenait à peaufiner une certaine image d’elle-même, elle voulait selon lui incarner un personnage.
Extrait page 11 : « Un trait à peine secret du personnage qu’elle incarnait était la quantité de cachets qu’elle avalait : depuis son adolescence, les amphétamines, (…) »
Extrait page 12 : « Tout comme un certain nombre de ses conduites ou de ses penchants, le lesbianisme est également cohérent avec cette construction »
Ainsi, ce biographe tend à nous démontrer qu’Alejandra Pizarnik s’était construit de toutes pièces un personnage de dépressive, lesbienne, droguée, etc. mais, en même temps, il nous dit que ce n’était pas de la manipulation et qu’elle était vraiment comme ça (d’ailleurs on peut remarquer qu’elle s’est véritablement suicidée… après un long séjour psychiatrique, qui n’était pas feint non plus !) Quand le soi-disant « personnage » colle aussi parfaitement à la réalité, pourquoi ne pas parler plutôt de sa vraie personnalité ? En parlant tout le temps de cette notion de « personnage » il a l’air de sous-entendre je ne sais quelle hypocrisie, une duplicité calculée. J’ai souvent pensé que les poètes, surtout les grands (comme Alejandra Pizarnik), savent révéler l’Être profond… et là, César Aira nous ramène sans arrêt au Paraître superficiel…
Et puis pourquoi dit-il qu’elle est « la plus grande poète, et la dernière » ? Il possède donc une boule de cristal ou il lit dans le marc de café ? Ce genre de grosse formule péremptoire et définitive, qu’est-ce que ça veut dire ?
Un essai qui m’a bien déçue ! Les seuls passages intéressants sont les extraits de lettres de la poète elle-même, alors j’aurais mieux fait de lire sa correspondance, sans autre commentaire !

**

Un extrait page 40

Dans une lettre à León Ostrov, elle livre une description lyrique de son trajet matinal pour aller au travail, et mentionne son impression un peu sinistre d’être «une employée de bureau parmi d’autres». Aussitôt, comme pour répondre à une prévisible suggestion raisonnable de son ex-psychanalyste, elle écrit : «Malgré tout mon respect à l’égard de la psychanalyse, je me permets d’être en désaccord avec l’idée qu’il est important de « gagner sa vie ». Je la gagnerais autrement mieux en faisant la grasse matinée et en touchant de l’argent sans avoir à taper à la machine deux cents adresses par jour.  » La base de sa subsistance lui vint sans aucun doute de son père. Dans toutes les lettres à sa famille ( c’est-à-dire à sa mère) qui ont été conservées, elle adresse des remerciements pour des chèques ou des virements. Le réseau dense des exilés argentins à Paris, souvent riches, constitua aussi une aide pour elle, de même qu’une austérité que ses vingt ans rendaient possible – même si elle en paya le prix, elle qui, à la fin de son séjour, dit combien elle a du mal à supporter le froid et fait plusieurs allusions à sa fragilité physique.
La fragilité psychique se manifesta aussi, et ne cessa de grandir, ainsi qu’elle le mentionne à certains de ses correspondants : angoisses nocturnes, pulsions suicidaires, craintes à propos de l’avenir et de la menaçante fugacité de la jeunesse. La note dominante, comme toujours chez elle, est la peur, et son objet «la folie», monstre mythique ou mot passepartout qui recouvre des manifestations très diverses. Vivant seule, et dans la ville qui avait servi de théâtre aux folies de Nerval et Artaud, cet objectif vers lequel tendait en dernière instance son projet littéraire et son personnage ne pouvait qu’y prendre corps. Mais il y avait d’abord un pas à franchir : écrire l’œuvre qui serait la «voie royale» vers la catastrophe, et c’est à cela qu’elle consacra ses efforts. (…)


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