Plus de cinquante ans après sa sortie, le White Album des Beatles — cet imposant double disque de 1968 au titre dépouillé et à la pochette blanche — continue de fasciner, d’intriguer… et de diviser. Sur les forums, dans les salons, et aujourd’hui sur Reddit, les fans débattent toujours avec passion : cet album culte contient-il des morceaux de remplissage, des “filler tracks” destinés à combler le vide entre les grands titres ? Ou au contraire, chaque fragment, aussi court ou étrange soit-il, contribue-t-il à l’alchimie unique de ce kaléidoscope musical ?
Ce débat, relancé récemment sur le subreddit r/Beatles, soulève une question plus profonde : que signifie vraiment “filler” dans une œuvre aussi volontairement éclatée, expérimentale et foisonnante que The Beatles ?
Sommaire
- Qu’est-ce qu’un “filler” pour les Beatles ?
- Des titres controversés : “Revolution 9”, “Wild Honey Pie”, “Good Night”
- Des titres écartés… qui auraient pu figurer sur l’album
- L’unité dans le désordre : un projet anti-album ?
- Les Beatles eux-mêmes divisés
- Faut-il réécrire l’histoire ?
- Une œuvre inclassable, donc irremplaçable
- Le cas de la chanson Revolution 9 des Beatles
- Génèse d’un chaos organisé : Lennon, Ono et la musique concrète
- Une rupture esthétique radicale avec le reste de l’album
- Un miroir des angoisses de 1968
- La réception critique : du rejet au culte souterrain
- Une œuvre ouverte, résistante à l’interprétation unique
- l’audace en forme de point d’orgue
Qu’est-ce qu’un “filler” pour les Beatles ?
Dans l’industrie musicale, une chanson de remplissage — ou “filler” — désigne un morceau ajouté pour compléter un album, souvent jugé inférieur ou non essentiel. Mais appliquer ce concept à un groupe comme les Beatles, et à un disque comme le White Album, relève du casse-tête.
Dès sa conception, The Beatles ne cherchait pas à être un disque cohérent. Il se voulait un champ libre, une mosaïque de styles. Une encyclopédie pop où se croisent ballades mélancoliques, délires bruitistes, chansons enfantines, épopées psychédéliques et folk ascétique. Dans ce contexte, peut-on réellement parler de morceaux superflus ?
Des titres controversés : “Revolution 9”, “Wild Honey Pie”, “Good Night”
Trois titres reviennent fréquemment dans les discussions des internautes : Revolution 9, Wild Honey Pie et Good Night.
Revolution 9, collage sonore expérimental signé Lennon (et Yoko Ono), divise toujours autant. Certains y voient une œuvre d’avant-garde, proche de la musique concrète, annonciatrice du post-rock. D’autres dénoncent une provocation gratuite, une dissonance qui rompt le charme de l’album. Un utilisateur sur Reddit suggère une solution hybride : intégrer les meilleures parties de Revolution 9 dans un mix étendu de Revolution 1, pour gagner de la place tout en préservant l’idée.
Wild Honey Pie, comptine bruitiste d’à peine une minute, est perçue tantôt comme un clin d’œil dadaïste, tantôt comme un sketch bâclé. L’un des fans la défend en la qualifiant d’« interlude », une respiration étrange dans l’album, non pas inutile mais volontairement absurde.
Quant à Good Night, berceuse orchestrale chantée par Ringo et orchestrée par George Martin, elle clôt l’album sur une note de douceur très hollywoodienne. Là aussi, le clivage est net : certains y voient une conclusion charmante, d’autres un adieu trop mièvre à un disque tourmenté.
Des titres écartés… qui auraient pu figurer sur l’album
Autre volet du débat : plutôt que supprimer, pourquoi ne pas ajouter ? Plusieurs internautes mentionnent des titres laissés de côté durant les sessions de 1968, mais réapparus plus tard sur les albums solo.
Junk (McCartney) et Not Guilty (Harrison) reviennent souvent dans les suggestions. Leur ton intimiste, leur qualité d’écriture, leur cohérence stylistique avec d’autres morceaux comme Blackbird ou Long, Long, Long en feraient des candidats crédibles pour enrichir encore davantage l’album. Teddy Boy, autre chanson de Paul, est également citée, bien qu’elle ait été retravaillée plus tard sur McCartney (1970).
L’unité dans le désordre : un projet anti-album ?
Une partie des fans défend avec ferveur l’intégrité de l’album tel qu’il est. Selon eux, toucher à l’ordre des pistes ou retirer des morceaux trahit l’essence même de ce disque. « C’est un désordre magnifique », écrit un utilisateur. « En retirer une seule chanson détruit l’expérience. »
Car The Beatles n’est pas un album conçu pour une écoute linéaire ou radiophonique. Il échappe à la logique actuelle de l’écoute “playlistée” où tout doit être homogène et fluide. Il s’apparente davantage à une exposition collective, où chaque salle — même la plus déroutante — participe à la vision d’ensemble.
Les Beatles eux-mêmes divisés
Ce débat trouve un écho dans les propos des Beatles eux-mêmes. Paul McCartney a toujours défendu l’inclusion de morceaux atypiques comme Maxwell’s Silver Hammer ou Ob-La-Di, Ob-La-Da, persuadé que leur légèreté contrebalançait les moments plus sombres. John Lennon, à l’inverse, rejetait certains titres qu’il jugeait trop “cuculs” ou anecdotiques. George Harrison, frustré de n’avoir que quatre chansons sur trente, aurait sans doute aimé y intégrer davantage de ses compositions.
Mais tous s’accordaient sur une chose : il n’y avait pas de consensus. Chaque membre enregistrait parfois de son côté, avec ou sans les autres. Le résultat est à l’image de cette époque : un éclatement créatif sans précédent, une somme de visions individuelles réunies dans une seule œuvre.
Faut-il réécrire l’histoire ?
En définitive, la question des “fillers” sur The White Album révèle davantage notre regard contemporain que celui des artistes. À l’heure où les plateformes favorisent l’écoute fragmentée, l’exigence d’unicité semble démodée. Et pourtant, c’est précisément cette absence de filtre, cette surabondance assumée, qui donne au White Album son caractère unique.
Il ne s’écoute pas comme un disque. Il se traverse comme un paysage sonore où chaque détour, même les plus biscornus, participe au voyage.
Une œuvre inclassable, donc irremplaçable
Le White Album n’est pas parfait. Il est parfois étrange, dérangeant, voire déroutant. Mais c’est dans cette imperfection que réside sa grandeur. Il est l’anti-Pepper, le miroir brut de quatre génies en désaccord. Un disque plus vivant qu’aucun autre. Un champ de bataille devenu cathédrale.
Et peut-être est-ce là la meilleure réponse à ceux qui cherchent à l’éditer, à le corriger : le White Album ne se juge pas à l’aune du rationnel. Il se vit. Il s’accepte, avec ses interludes farfelus, ses longueurs, ses cris, ses chuchotements.
Car dans le monde des Beatles, même les failles sont mélodieuses.
Le cas de la chanson Revolution 9 des Beatles
Parmi les trente morceaux qui composent le monumental White Album des Beatles, un seul continue de dérouter, de fasciner et d’agacer avec la même intensité : Revolution 9. Huit minutes et treize secondes d’un collage sonore expérimental, sans mélodie ni structure traditionnelle, qui détonne — voire dérange — au sein du corpus beatlesien. Composé essentiellement par John Lennon et Yoko Ono, avec la collaboration technique de George Harrison, ce morceau est le plus controversé de l’album, et peut-être même de toute leur carrière.
Génèse d’un chaos organisé : Lennon, Ono et la musique concrète
Revolution 9 est l’héritier direct des expérimentations sonores de l’avant-garde européenne, en particulier de la musique concrète, initiée par Pierre Schaeffer dans les années 1940. John Lennon, en pleine fusion intellectuelle et artistique avec Yoko Ono — artiste conceptuelle du mouvement Fluxus —, s’immerge dans cet univers étrange fait de boucles, de samples, de bruits, de fragments vocaux et de distorsions.
Le point de départ de Revolution 9 est une longue jam session et une démo de Revolution 1, où Lennon isole des segments et les manipule à l’aide de magnétophones. Des cris, des orchestres déstructurés, des sons inversés, des bruits de foules, de coups de feu, de portes qui claquent, d’appels radio… et la répétition obsédante du fameux « number nine… number nine… », prélevé dans une bande-test de la BBC. À tout cela s’ajoute une absence d’harmonie musicale conventionnelle, défiant les lois mêmes de la pop.
Une rupture esthétique radicale avec le reste de l’album
Le White Album est déjà une explosion de styles : rock, folk, blues, reggae, musique classique, ballades et psychédélisme s’y entrechoquent. Mais Revolution 9 marque une rupture totale. C’est un anti-chanson, un anti-tube. Il n’a pas de couplet, pas de refrain, pas de voix chantée. Il se présente comme un collage sonore, un poème abstrait à la manière de Cage ou de Stockhausen, que Lennon appréciait particulièrement.
Ce choix, audacieux voire provocateur, est incompris par ses partenaires. Paul McCartney, pourtant amateur d’avant-garde également, n’y participe pas et désapprouve sa présence sur l’album. George Martin, producteur historique, y voit un égarement. George Harrison, plus indulgent, prête sa voix et aide à la réalisation technique. Mais l’essentiel de l’œuvre est le fruit de Lennon et d’Ono, en huis clos créatif.
Un miroir des angoisses de 1968
L’année 1968 est marquée par la violence : manifestations, assassinats, guerre du Viêt Nam, émeutes raciales. Revolution 9, par son chaos sonore, devient le reflet involontaire de ce monde au bord de l’implosion. Lennon décrit son morceau comme la représentation d’un cauchemar, une plongée dans l’inconscient collectif, où la guerre, la peur, la folie et la mort s’entrelacent sans logique apparente.
Il y a dans cette œuvre une forme de vision politique — ou plutôt post-politique. Aucun message clair, mais une mise en abîme du désordre. Une révolution, oui, mais dénuée de slogans. L’inverse du Revolution 1 posé, bluesy, où Lennon chantait « You say you want a revolution ». Ici, la révolution n’est plus dite : elle est entendue.
La réception critique : du rejet au culte souterrain
À sa sortie, Revolution 9 est violemment critiqué. Le public, déconcerté, parle de bruit, de gâchis, de caprice d’artiste. Nombreux sont ceux qui sautent le morceau à l’écoute du double album. Mais au fil des décennies, le regard change. Certains critiques y voient une tentative courageuse d’intégrer l’avant-garde au sein de la culture pop. D’autres soulignent sa portée prémonitoire : l’échantillonnage, la manipulation sonore, le « sound design » — autant d’éléments devenus courants dans la musique électronique, le hip-hop, le post-rock.
Des groupes contemporains tels que Radiohead, Nine Inch Nails, Stereolab ou The Avalanches citeront cette pièce comme une influence. En cela, Revolution 9 a ouvert une brèche, non pas commerciale, mais artistique.
Une œuvre ouverte, résistante à l’interprétation unique
Comme toute création conceptuelle, Revolution 9 est sujette à de multiples lectures. Pour certains, c’est un cauchemar psychotique. Pour d’autres, une critique de la société de consommation. Certains y décelent des messages subliminaux, des codes cachés, jusqu’à l’absurde : Charles Manson, dans sa paranoïa meurtrière, croyait entendre un appel à la guerre raciale dans le morceau.
Mais Lennon, lui, se montrait lucide : « C’est juste un son. Une sensation. Une construction abstraite. »
En cela, Revolution 9 est l’opposé d’une chanson pop. Elle n’offre ni satisfaction mélodique, ni conclusion harmonieuse. Elle est faite pour gêner, interpeller, secouer. C’est une pièce de musée dans un album de disques d’or.
l’audace en forme de point d’orgue
Placer Revolution 9 en fin du White Album, juste avant la berceuse « Good Night », c’est faire entendre le vertige avant le repos. Le chaos avant l’oubli. Une descente dans l’informe, suivie d’une tentative de réconfort.
Et si le morceau reste difficile à aimer, il est devenu presque impossible à ignorer. Il appartient à ces œuvres qui refusent le consensus, qui divisent, qui interrogent. Une expérience sonore extrême, à laquelle les Beatles n’ont jamais voulu donner de suite.
Mais cette unique incursion dans la musique concrète, gravée dans un album à succès mondial, aura suffi à prouver une chose : même au bord de la rupture, les Beatles osaient encore.
Souhaitez-vous un comparatif entre Revolution 1, Revolution 9 et le single Revolution de 1968 ?
