On connaît les Beatles comme les chantres de la British Invasion, les architectes de la pop moderne, les compositeurs de génie qui ont bouleversé le cours de l’histoire musicale. Mais ce que l’on oublie parfois, c’est que leur oreille fut d’abord tournée vers l’Ouest — et plus précisément vers Detroit. Motown, avec ses artistes noirs américains portés par l’élan de la soul, du R&B et d’un groove irrésistible, a été une source d’inspiration majeure pour John, Paul, George et Ringo.
Dans les rayons du NEMS, le magasin de disques tenu par Brian Epstein à Liverpool, les quatre Beatles fouillaient à la recherche des dernières perles du label de Berry Gordy. Smokey Robinson, The Miracles, Barrett Strong, The Marvelettes, Marvin Gaye, The Supremes… Tous faisaient vibrer l’Angleterre ouvrière par l’entremise de 45 tours importés, souvent passés de main en main comme des talismans.
Ringo Starr, dans The Beatles Anthology, confiait : « Nous ne nous connaissions pas encore très bien, mais si vous regardiez nos collections de disques, elles étaient presque identiques. On avait tous Smokey, tous Barrett Strong. Cela nous a rapprochés, comme musiciens, comme groupe. »
Sommaire
- De la reprise à l’hommage : les Beatles, ambassadeurs blancs de la soul noire
- De l’influence à la réciprocité : quand Motown rend hommage aux Beatles
- Les grands classiques réinterprétés avec audace
- Un pont musical au-dessus de l’Atlantique
- Les Beatles, enfants de Motown – Motown, héritière des Beatles
De la reprise à l’hommage : les Beatles, ambassadeurs blancs de la soul noire
Dès leurs débuts discographiques, les Beatles ne cachent pas leur passion pour le son de la Tamla Motown. Leur deuxième album, With The Beatles (1963), inclut trois reprises du label : Please Mr. Postman des Marvelettes, You Really Got A Hold On Me des Miracles, et Money (That’s What I Want) de Barrett Strong.
Trois titres, trois manières de s’approprier une culture américaine tout en la réinterprétant avec l’énergie brute du rock britannique. Lennon rugit sur Money avec une intensité presque punk avant l’heure. Sur You Really Got A Hold On Me, il livre une performance vocale habitée, soutenue par les chœurs tendres de Paul et George. Quant à Please Mr. Postman, elle fait exploser les cavernes de Liverpool par sa fraîcheur contagieuse.
Ces titres ne sont pas de simples « covers » : ils révèlent la dette esthétique que les Beatles doivent à Motown. Mieux encore, ils exportent ces morceaux vers un public blanc européen qui, sans eux, n’y aurait sans doute jamais prêté attention. En cela, les Beatles ont été les premiers ambassadeurs d’un dialogue transatlantique entre musiques populaires.
De l’influence à la réciprocité : quand Motown rend hommage aux Beatles
Dans un retournement rare dans l’histoire musicale, Motown, à son tour, a répondu à l’appel. Les plus grandes voix de Detroit ont repris les chansons des Fab Four, comme pour souligner que l’admiration était réciproque. Ces versions soul, gospel, funk ou psychédéliques sont autant de relectures brillantes et bouleversantes.
Stevie Wonder – We Can Work It Out
En 1970, Stevie Wonder, alors au sommet de sa virtuosité, transforme ce duo Lennon/McCartney en un hymne groovy, syncopé, audacieux. Il y injecte un funk incandescent, une batterie sèche, des claviers stridents et une voix en feu. Ce n’est plus une chanson : c’est une déclaration d’indépendance musicale. Lorsqu’il la chante devant Paul McCartney et Barack Obama à la Maison Blanche en 2010, c’est l’Histoire qui s’écrit à nouveau.
The Supremes – You Can’t Do That
Sur leur album A Bit Of Liverpool, Diana Ross, Mary Wilson et Florence Ballard revisitent les tubes des groupes anglais. Leur version de You Can’t Do That, à l’origine un morceau un peu rude signé Lennon, devient une ritournelle soul raffinée, portée par la sensualité des Supremes et une orchestration au groove élégant.
Marvin Gaye – Yesterday
Paul McCartney a écrit des centaines de ballades, mais Yesterday reste probablement la plus emblématique. Marvin Gaye s’en empare en 1970 et livre une interprétation à fleur de peau, suspendue entre prière et confession. Sa voix monte, descend, caresse chaque syllabe. C’est un McCartney introspectif traduit en langage soul, un adieu chanté avec la majesté d’un roi.
Four Tops – Eleanor Rigby
La version des Four Tops ne reprend pas tant l’original des Beatles que l’adaptation de Ray Charles. Mais elle en amplifie la tension dramatique avec une rythmique serrée, des cordes tragiques et une urgence vocale qui en dit long sur l’aliénation urbaine. Eleanor Rigby, dépouillée chez les Beatles, devient ici une tragédie en technicolor.
Les grands classiques réinterprétés avec audace
Smokey Robinson & The Miracles – And I Love Her
Ironie sublime : les Beatles ont popularisé Smokey en Angleterre avec You Really Got A Hold On Me. Et voici Smokey qui, en 1970, clôt l’album What Love Has… Joined Together avec une version envoûtante de And I Love Her. Cuivres chauds, tempo alangui, voix nocturne : la ballade McCartney devient une sérénade soul parfaite pour un slow de fin de soirée.
Gladys Knight & The Pips – Let It Be
Sortie en 1971 sur If I Were Your Woman, cette reprise gospelisée du chef-d’œuvre spirituel de Paul est d’une pureté bouleversante. Gladys Knight, immense voix injustement sous-estimée, transforme le chant de réconfort en prière collective. La foi y est palpable, sincère, vibrante.
Syreeta – She’s Leaving Home
Produit par Stevie Wonder, ce bijou MoWest de 1972 flirte avec l’étrange et le céleste. La voix aérienne de Syreeta épouse les arrangements expérimentaux, ponctués d’effets vocaux futuristes. Une réinterprétation presque psychédélique, pleine d’audace, qui aurait pu figurer dans Music of My Mind.
The Temptations – Hey Jude
Sur Puzzle People, les Temptations infusent à Hey Jude leur nouveau style de soul psychédélique. Exit le crescendo orchestral, place à des riffs de guitare, des nappes de claviers hallucinées, et des voix déchirées. Une relecture radicale qui dévoile une autre facette du morceau.
Martha Reeves & The Vandellas – Something
George Harrison a écrit Something comme un hommage pudique à l’amour. Martha Reeves l’interprète comme une passion brûlante. Sa voix y insuffle un frisson sensuel, tandis que l’orchestration enrichit la composition sans la trahir. C’est la grâce féminine au service de la plus belle chanson d’amour des Beatles.
Edwin Starr – My Sweet Lord
Hommage post-Beatles, certes, mais impossible à ignorer. La version soul et retenue d’Edwin Starr ramène la chanson mystique de George Harrison dans les racines du gospel afro-américain. Une boucle bouclée : Harrison rendait hommage à la musique noire ; Starr, à son tour, lui rend la pareille.
Un pont musical au-dessus de l’Atlantique
La relation entre les Beatles et Motown ne peut se résumer à de simples reprises. Il s’agit d’un dialogue constant, d’un échange d’âme à âme. Les Beatles ont appris l’harmonie vocale, la concision mélodique, le sens du swing auprès des artistes de Detroit. En retour, Motown a puisé dans le répertoire des Beatles de quoi élargir son lexique émotionnel, adopter des structures plus complexes, s’ouvrir à d’autres formes de narration musicale.
Ce va-et-vient entre la Tamla et Abbey Road, entre Berry Gordy et George Martin, entre Liverpool et Detroit, a façonné une partie de l’histoire de la pop moderne. Il a prouvé que la musique populaire, noire ou blanche, américaine ou britannique, pouvait transcender les frontières, les genres, les préjugés.
Les Beatles, enfants de Motown – Motown, héritière des Beatles
Aujourd’hui encore, ces reprises fascinent. Elles ne sont ni des copies serviles, ni des curiosités anecdotiques. Elles sont des témoins vivants d’une époque où la musique servait de langage universel. Les Beatles ont fait entrer Motown dans les salons anglais ; Motown a fait entrer les Beatles dans les clubs de Detroit.
C’est là, dans cette réciprocité fertile, que se loge le génie collectif d’une époque. Une époque où quatre garçons blancs pouvaient s’émerveiller devant Smokey Robinson, et où Stevie Wonder pouvait électriser We Can Work It Out jusqu’à le faire sien.éricaine ?
