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Flaming Pie : l’album secret et flamboyant de Paul McCartney

Publié le 06 mai 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

Lorsque Flaming Pie paraît le 5 mai 1997, Paul McCartney a déjà traversé plusieurs vies musicales : celles de Beatle, de membre des Wings, d’artiste solo, d’expérimentateur audacieux. Pourtant, ce dixième album sous son nom propre possède une saveur particulière. Il est à la fois un retour aux sources et un manifeste de maturité, une œuvre ancrée dans la nostalgie sans jamais sombrer dans le passéisme.

L’histoire de Flaming Pie débute dans un contexte singulier : les années 1990 voient le retour en force du mythe Beatles, avec la sortie de la monumentale série Anthology. McCartney y joue un rôle central, aux côtés de George Harrison, Ringo Starr et du regretté John Lennon, ressuscité par la technologie et les archives. Mais dans ce fracas de souvenirs et de trésors exhumés, Paul choisit de prendre du recul : il repousse la sortie de son propre album afin de ne pas entrer en concurrence avec… lui-même.

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Une origine farfelue, entre mythe et autodérision

Le titre de l’album, Flaming Pie, est une blague typiquement « beatlesienne ». Il fait référence à une déclaration délirante de John Lennon en 1961 dans les colonnes du Mersey Beat, revue emblématique de la scène de Liverpool. Lennon y affirmait, avec le sarcasme qui le caractérisait : « Ça m’est venu en vision – un homme est apparu sur une tarte en flammes et leur a dit : “Désormais, vous serez les Beatles, avec un A.” Merci Monsieur, dirent-ils. »

Ce clin d’œil absurde, mélange de surréalisme british et d’autodérision, résume à lui seul l’esprit de l’album : un mélange d’humour, de mémoire, de créativité intacte et de douce mélancolie.

Jeff Lynne, George Martin et une constellation d’amis

Pour donner vie à Flaming Pie, McCartney s’entoure d’une équipe prestigieuse. À la production, Jeff Lynne – leader d’Electric Light Orchestra et artisan du son des Traveling Wilburys – apporte sa patte élégante et aérienne. Il avait déjà œuvré sur les chansons inédites de Lennon retravaillées pour Anthology.

George Martin, le « cinquième Beatle », intervient également sur plusieurs arrangements, notamment ceux du somptueux Beautiful Night. L’ombre de Martin plane ici comme un sceau de légitimité, un rappel que McCartney n’a jamais rompu avec la tradition orchestrale qui fit la grandeur des Beatles.

Mais l’album est aussi une affaire de famille et d’amitiés anciennes. Linda McCartney, complice fidèle, offre ses chœurs avec une chaleur toute maternelle. Leur fils James fait quelques incursions à la guitare, tandis que Steve Miller, vieux camarade californien, apporte sa touche bluesy sur Used To Be Bad. Et puis il y a Ringo. L’indispensable Ringo, dont la batterie illumine Beautiful Night et avec qui McCartney cosigne Really Love You, première collaboration officielle entre Starkey et McCartney.

Une écriture au sommet de sa maturité

Les chansons de Flaming Pie frappent par leur finesse. McCartney, souvent caricaturé pour sa légèreté mélodique, démontre ici une maîtrise de l’équilibre entre émotion brute et raffinement pop. Calico Skies, écrit lors d’un séjour forcé aux États-Unis pendant un ouragan, est un bijou acoustique. The World Tonight expose un Paul combatif, lucide, presque désabusé. Somedays, arrangé avec élégance par Martin, mêle spleen pastoral et contemplation existentielle.

Il y a aussi Young Boy, hymne simple et direct, qui rappelle les heures les plus solaires des Wings, et l’hymne presque gospel Heaven on a Sunday, porté par une guitare fluide, et qui laisse transparaître une sérénité rare.

À 55 ans, McCartney ne cherche plus à prouver quoi que ce soit. Il écrit pour lui, pour les siens, pour ceux qui l’écoutent encore avec le cœur, et non pour les classements. Pourtant, Flaming Pie s’impose dans les charts du monde entier : n°2 au Royaume-Uni et aux États-Unis, disque d’or au Japon, en Norvège, et dans de nombreux pays européens. Une réussite commerciale sans tapage, mais profondément méritée.

Linda, l’ombre lumineuse d’un amour perdu

Derrière les arrangements chatoyants et les mélodies aériennes, Flaming Pie est aussi un disque habité par une présence silencieuse : celle de Linda McCartney. Diagnostiquée d’un cancer en 1995, elle décèdera en avril 1998, moins d’un an après la sortie de l’album. Sa voix flotte sur les refrains, sa sensibilité infuse les textes. Ce disque est, à bien des égards, une lettre d’amour inavouée, une chronique douce-amère d’un bonheur menacé.

À l’écoute de Little Willow, dédié à la fille de Ringo, mais empreint d’une tendresse universelle, ou de Souvenir, où la voix de Paul se fait presque murmurée, on comprend que Flaming Pie n’est pas seulement un album : c’est un refuge, un sanctuaire d’émotions.

Une renaissance artistique

Off the Ground (1993) avait laissé entrevoir un McCartney engagé, mais parfois engoncé dans des habits trop militants. Avec Flaming Pie, il retrouve la fluidité, la spontanéité, l’art de la chanson simple mais profondément travaillée.

La presse, souvent critique avec ses œuvres post-Beatles, salue ici un disque sincère, lumineux, sans prétention. Mojo, Rolling Stone, Q Magazine y voient l’un des meilleurs albums de sa carrière solo. Même les fans les plus exigeants y reconnaissent une forme de retour à l’essence : celle d’un musicien au service de la chanson, et non d’un concept.

L’héritage de “Flaming Pie”, entre mémoire et postérité

En juillet 2020, Flaming Pie rejoint la prestigieuse Paul McCartney Archive Collection, série de rééditions supervisée personnellement par l’artiste. Cette nouvelle édition, enrichie de démos, d’inédits, de notes manuscrites et de photographies signées Linda, confirme ce que beaucoup avaient pressenti : Flaming Pie est un sommet discret, un chef-d’œuvre caché.

Il est d’ailleurs remarquable que cet album, sorti dans une décennie où la britpop triomphe (Blur, Oasis, Radiohead), parvienne à séduire un public jeune tout en touchant les fidèles de la première heure. Preuve que la musique de McCartney n’a pas d’âge : elle parle aux cœurs, pas aux modes.

L’homme, l’artiste, le survivant

À l’heure où McCartney continue de créer, de chanter, de surprendre — avec des projets comme High in the Clouds ou ses apparitions avec Ringo Starr —, il est précieux de se replonger dans Flaming Pie. Car cet album cristallise tout ce qu’il est : un musicien libre, un homme de paix, un poète du quotidien.

En reprenant une vieille blague de Lennon comme titre, Paul ne cherche pas seulement à faire sourire. Il rappelle, avec une tendresse complice, que tout a commencé par une blague, une étincelle, une vision. Et que parfois, pour continuer à avancer, il suffit d’en rire, de s’en souvenir… et de chanter.


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