Lorsque les Beatles lancent Apple Records en 1968, ils n’imaginent pas encore que leur maison de disques servira de tremplin à une voix cristalline venue du pays de Galles. L’histoire de Mary Hopkin, première véritable signature du label, est indissociable de celle d’un autre visage emblématique du Swinging London : Twiggy. Ce que l’on connaît moins, c’est que derrière cette union inattendue de la mode et de la musique se cache un acte de foi artistique, un coup de cœur sincère — et une confiance absolue entre une supermodel et un Beatle.
Sommaire
- 1968 : l’utopie Apple Records prend vie
- Twiggy, muse de Londres et passeuse d’art
- Mary Hopkin : l’antistar qui fait mouche
- Entre encadrement et emprise : la main de McCartney
- Un retrait assumé et élégant
- Twiggy, McCartney, et la beauté de l’instant fragile
- Un héritage plus grand que les classements
1968 : l’utopie Apple Records prend vie
L’année 1968 est un moment charnière dans l’histoire des Beatles. Le groupe, au sommet de sa gloire, tente de canaliser sa créativité débridée dans une structure qui leur appartiendrait enfin. Avec Apple Corps, ils créent un conglomérat comprenant un studio, une maison de production cinématographique, un label discographique, et même une boutique. Apple Records, la branche musicale, devient rapidement la plus active. Sa mission ? Offrir une plateforme aux talents marginaux, aux voix singulières, aux artistes qui ne trouvent pas leur place dans l’industrie traditionnelle.
Dans cet esprit, les Beatles — et en particulier Paul McCartney — se lancent à la recherche de nouveaux artistes. Il ne s’agit pas de bâtir une écurie commerciale, mais de découvrir des perles rares. Et c’est Twiggy, figure de la contre-culture pop, qui leur en présente une.
Twiggy, muse de Londres et passeuse d’art
À seulement 18 ans, Lesley Hornby — plus connue sous le nom de Twiggy — est déjà une star planétaire. Avec sa silhouette androgyno-éthérée, ses cils arachnéens et son regard mélancolique, elle incarne l’élégance insolente du Londres en ébullition. Mais Twiggy n’est pas qu’un mannequin. C’est une observatrice fine, une curieuse invétérée. Amie proche de Paul McCartney et de sa compagne Linda, elle navigue dans les cercles artistiques, musicaux, cinématographiques avec une aisance naturelle.
En juillet 1968, Twiggy tombe sur une prestation à la télévision britannique qui la bouleverse : une jeune chanteuse galloise, Mary Hopkin, participe à l’émission Opportunity Knocks. Accompagnée de sa guitare acoustique, elle interprète Turn! Turn! Turn! des Byrds. Sa voix est limpide, sans affect, d’une pureté désarmante. Pour Twiggy, c’est une évidence.
Immédiatement, elle contacte McCartney et lui parle de cette jeune femme. L’insistance amicale mais ferme de la supermodel fait mouche. Paul visionne la performance et, conquis à son tour, décide de la signer. Mary Hopkin devient ainsi l’une des premières artistes à intégrer le catalogue Apple.
Mary Hopkin : l’antistar qui fait mouche
Née à Pontardawe, dans la vallée de Swansea, Mary Hopkin n’a rien de la pop star londonienne typique. Issue d’un milieu modeste, elle se passionne très tôt pour le chant folklorique gallois. Sa voix est droite, claire, sans ornement : elle semble traverser les époques. Lorsqu’elle arrive chez Apple, elle ne ressemble à personne. Pas d’artifices, pas de provocations. Juste une sincérité désarmante.
Paul McCartney lui propose d’enregistrer une chanson ancienne d’origine russe, Those Were the Days, adaptée en anglais. Il en supervise personnellement l’enregistrement, y ajoutant des touches orchestrales délicates, presque baroques. Le résultat est fulgurant : le single se hisse immédiatement en tête des classements britanniques, éclipsant même la version concurrente de Sandie Shaw. Aux États-Unis, il atteint la seconde place, juste derrière un autre tube… Hey Jude des Beatles.
En un seul titre, Hopkin devient une figure majeure de cette pop douce et nostalgique qui offre une respiration dans une époque tourmentée par les révoltes, la guerre du Vietnam et les tensions raciales. Sa chanson devient une madeleine sonore, une ritournelle intemporelle. Apple tient son premier succès hors Beatles.
Entre encadrement et emprise : la main de McCartney
Fier de son “protégé”, McCartney continue de suivre de très près la carrière de Mary Hopkin. Peut-être trop près. En 1969, il écrit pour elle un second single, Goodbye, tout en veillant à sa production, à sa promotion, jusqu’à ses choix esthétiques. Mais Hopkin commence à ressentir une certaine pression. Derrière la générosité de Paul, elle perçoit une forme de contrôle artistique étouffant. Goodbye, titre doux-amer, sonne alors comme une métaphore. Elle l’interprète comme une manière pour McCartney de lui dire, justement, au revoir… ou du moins de desserrer l’étau.
Malgré un nouvel album et quelques autres singles, la magie semble s’estomper. L’un des derniers morceaux qu’elle sortira avec Apple, Water, Paper and Clay, passe inaperçu. Le vent a tourné. La pop se durcit, devient plus psychédélique, plus contestataire. Hopkin, elle, reste fidèle à son univers pastoral et apaisé. Un choix artistique qui, s’il la marginalise, lui permet aussi de rester fidèle à elle-même.
Un retrait assumé et élégant
En 1972, Mary Hopkin quitte définitivement Apple Records. Elle se marie avec le producteur Tony Visconti — futur collaborateur de David Bowie — et entame une vie plus discrète. Son dernier album, Earth Song/Ocean Song, est une œuvre douce et grave, profondément personnelle. Elle y explore des thèmes liés à la nature, à l’introspection, loin des feux de la rampe. Puis elle se retire. Sans fracas. Sans amertume. Juste avec la conscience d’avoir dit ce qu’elle avait à dire.
Twiggy, McCartney, et la beauté de l’instant fragile
L’histoire de Mary Hopkin chez Apple Records, c’est avant tout celle d’un instant de grâce. Une rencontre improbable entre une icône de la mode, un génie de la pop, et une jeune chanteuse folk. Twiggy, en spectatrice avertie, a su voir là où d’autres n’auraient peut-être rien perçu. Elle a su convaincre McCartney de faire confiance à une voix discrète dans un monde tapageur.
Quant à Paul, malgré son tempérament perfectionniste et parfois envahissant, il a cru sincèrement en l’authenticité de Mary Hopkin. Il lui a offert une rampe de lancement, une audience mondiale, une chance unique de briller selon ses propres termes. Et à travers elle, Apple Records a affirmé son ambition première : donner leur chance à ceux qui ne rentrent dans aucune case.
Un héritage plus grand que les classements
Aujourd’hui, Those Were the Days résonne encore comme un hymne mélancolique, une capsule temporelle remplie de souvenirs doux-amers. Elle incarne ce que fut Apple dans sa première essence : une maison d’artistes plus qu’un label, une utopie musicale guidée par l’intuition, la fidélité aux émotions, et l’amour de la beauté fragile.
Mary Hopkin n’a pas eu besoin de remplir des stades ou de devenir une rock star pour marquer l’histoire. Il lui a suffi d’une voix, d’un moment, et d’une chance — donnée par Twiggy, portée par McCartney — pour entrer dans la légende.
