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Lennon contre McCartney : pourquoi on croit plus à la colère qu’à la gentillesse

Publié le 07 mai 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

Dans l’histoire des Beatles, peu de dynamiques ont été aussi scrutées, commentées et fantasmées que celle qui liait John Lennon à Paul McCartney. Tous deux cofondateurs du groupe le plus mythique du XXe siècle, ils formaient un tandem d’une efficacité créative exceptionnelle, mais dont la complexité humaine et psychologique a souvent été simplifiée à l’extrême. Lennon, le rebelle spirituel, mordant, imprévisible. McCartney, l’artisan mélodique, charmant, avenant. Et pourtant, derrière cette opposition caricaturale, se cache une vérité bien plus dérangeante : l’amabilité apparente de Paul suscitait souvent la méfiance, tandis que la brutalité de John, elle, semblait authentique. Et donc… rassurante.

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Le gentil Paul, ce manipulateur présumé

C’est Hunter Davies, auteur de la seule biographie autorisée des Beatles publiée en 1968, qui formule l’observation la plus percutante sur cette dichotomie. Après avoir passé des mois en immersion avec les Fab Four, Davies est catégorique : « Paul était le plus facile à aborder. Il débordait d’énergie et avait cette volonté constante d’être aimé, ce qui, contrairement à John, lui tenait vraiment à cœur. » Mais, ajoute-t-il, cette envie d’être apprécié jouait contre lui. Trop lisse, trop poli, trop parfait ? Aux yeux de beaucoup, McCartney semblait avoir trop conscience de sa propre image. Il devenait suspect.

Davies poursuit : « Le paradoxe, c’est que la méchanceté de John, son agressivité, son côté blessant… tout cela le rendait plus crédible. Alors que la véritable gentillesse de Paul donnait l’impression d’un calcul. » Cette phrase en dit long sur la manière dont les perceptions publiques se construisent : dans une époque qui valorisait la rébellion comme gage d’authenticité, l’exubérance et l’amabilité pouvaient apparaître comme des artifices.

Et McCartney le sait. Trop bien, peut-être. Il sait que ses intentions sont sans arrière-pensée, mais il voit bien que personne ne le croit. Dans une anecdote rapportée des années plus tard, il raconte une conversation anodine lors du mariage de Ringo Starr : « Je dis à Cilla que j’aimais bien Bobby, son mari. C’est tout. Mais elle me regarde en disant : ‘Qu’est-ce que tu veux dire par là ? Tu ne le penses pas vraiment, si ?’ » McCartney conclut, amer : « J’étais totalement sincère. Mais personne ne me croit jamais. Les gens pensent toujours que je suis en train de manipuler. »

Lennon, la franchise comme posture existentielle

À l’inverse, John Lennon cultivait une image bien plus rugueuse. Dès ses débuts, il affiche une forme d’arrogance crue, parfois déstabilisante. Il coupe, pique, interrompt. Il peut être cruel — et il l’est, souvent. Pourtant, ceux qui l’ont côtoyé lui accordent une confiance presque immédiate. Comme si cette rudesse, en elle-même, était un gage de sincérité.

Paul McCartney l’a lui-même reconnu à plusieurs reprises. Dans le podcast McCartney: A Life in Lyrics, il explique avec franchise : « John était désespérément sur la défensive. C’est de là que venait tout son humour. Comme beaucoup de comédiens, c’était une manière de se protéger du monde. » Derrière chaque trait d’esprit, chaque réplique assassine, se cachait un enfant blessé, un adolescent orphelin de mère, abandonné par son père, privé de repères affectifs stables.

C’est cette histoire personnelle tragique qui explique en partie la carapace de Lennon. McCartney poursuit : « Il avait eu une enfance difficile — son père l’abandonne, son oncle meurt, sa mère se fait tuer. Il pouvait être très sarcastique. Nous l’étions tous, d’ailleurs. C’était ma façon à moi de surmonter la mort de ma mère. »

Ce sarcasme, cette ironie mordante, n’étaient donc pas qu’une posture de rockstar. C’était un mécanisme de survie. Et paradoxalement, il inspirait confiance. Car il était perçu comme brut, non filtré, incapable de duplicité. Lennon, disait-on, « disait ce qu’il pensait ». Qu’il vous insulte ou vous encense, vous saviez que c’était vrai.

Une histoire d’intentions, ou de projections ?

La question que soulève cette opposition n’est pas simplement psychologique. Elle est culturelle. Pourquoi notre société accorde-t-elle plus de crédit à la brutalité qu’à la bienveillance ? Pourquoi considère-t-on qu’un comportement abrasif est plus sincère qu’un sourire courtois ? Est-ce une forme de romantisme toxique hérité de l’idéal rock’n’roll ? Ou bien le reflet d’un scepticisme croissant envers les comportements perçus comme trop maîtrisés ?

Dans le cas de McCartney, cette suspicion envers sa gentillesse s’est doublée d’une accusation latente de conformisme, voire d’opportunisme. On l’a parfois vu comme celui qui voulait plaire à tout le monde, y compris aux institutions. À l’inverse, Lennon apparaissait comme l’anti-héros, l’outsider prêt à brûler ce qu’il avait adoré. Même dans ses pires moments — ses colères, ses contradictions, ses injures — il conservait cette aura d’honnêteté brute, presque animale.

Deux visions de la sincérité : le cérébral contre l’instinctif

Dans ses mémoires et interviews, Hunter Davies revient longuement sur les différences de tempérament entre les deux hommes. Il décrit un Paul McCartney cérébral, méthodique, souvent prisonnier de ses propres réflexions : « Paul anticipe beaucoup, il pense aux conséquences de ses actions, il essaie d’avoir le contrôle. Mais au final, il finit par se perdre dans ses propres calculs. Il y a chez lui une forme d’insécurité profonde. »

Cette insécurité, cette volonté de bien faire, de faire plaisir, loin de le rendre antipathique, le rendait vulnérable. Et donc humain. Mais dans un monde qui valorise la spontanéité comme vertu cardinale, elle passait pour de la manipulation.

À l’inverse, Lennon fonctionnait à l’instinct. Capable de passer de la tendresse à la violence verbale en une phrase, il ne calculait rien. Et c’est précisément cela qui, aux yeux de beaucoup, faisait de lui un homme vrai.

Un duel d’ombres et de lumières

Au fond, la confrontation entre Lennon et McCartney ne se joue pas seulement sur le plan musical. Elle illustre deux archétypes de la figure publique : l’artiste tourmenté et l’artisan harmonieux. L’un éclaire les ténèbres, l’autre éclaire le monde. L’un dérange, l’autre apaise. Et chacun, à sa manière, a inspiré la planète entière.

Mais si Lennon a marqué les esprits par sa franchise tranchante, c’est bien McCartney qui, année après année, continue d’explorer les voies mélodiques du cœur humain. Peut-être que le plus grand malentendu autour de lui vient justement de là : vouloir croire que seule la douleur est authentique, et que la douceur est un artifice.

Ce que nous dit encore aujourd’hui cette dualité

L’histoire de Lennon et McCartney, c’est aussi l’histoire de notre rapport aux émotions. Elle nous confronte à notre propre difficulté à faire confiance à la gentillesse. Elle nous montre combien il est plus simple d’adhérer à une colère sincère qu’à une tendresse sans fard. Peut-être, au fond, avons-nous peur d’être dupés par la bonté. Peut-être préférons-nous la brutalité, parce qu’elle nous laisse moins vulnérables.

Mais l’ironie, c’est que derrière cette dureté de Lennon se cachait une fragilité immense. Et derrière la gentillesse de McCartney, une lucidité aiguë, parfois douloureuse. L’un et l’autre, à leur manière, ont porté leur humanité à nu.

Et si l’on devait choisir aujourd’hui entre la franchise rugueuse et la bonté suspecte, peut-être que la réponse réside dans l’écoute attentive de Imagine… puis de Let It Be.


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