Magazine Culture

Flaming Pie : McCartney en majesté, entre mémoire et renaissance

Publié le 07 mai 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

En mai 1997, Paul McCartney publiait Flaming Pie, son dixième album studio solo. Ce disque, accueilli avec une chaleur critique rare pour un artiste actif depuis plus de trois décennies, marque une forme d’apothéose tardive dans sa carrière. Loin d’un retour en arrière ou d’un simple disque de confort, Flaming Pie se présente comme une synthèse sereine et lumineuse de tout ce que McCartney sait faire : écrire des mélodies intemporelles, jouer avec les styles sans se trahir, enregistrer avec minutie sans figer la musique. C’est un album de réconciliation, avec lui-même, avec les Beatles, avec la mémoire, mais surtout un geste d’une liberté créative retrouvée.

Sommaire

Un contexte singulier : l’après-Anthology

Pour comprendre Flaming Pie, il faut d’abord revenir à son contexte. En 1995 et 1996, Paul McCartney est au cœur du projet monumental The Beatles Anthology, une série documentaire, trois doubles albums d’archives et un livre retraçant l’épopée du groupe. Pendant deux ans, McCartney revit intensément le passé : il retravaille avec George et Ringo, écoute des bandes oubliées, réentend la voix de John.

Cette immersion provoque en lui un choc créatif. Au lieu de se refermer dans la nostalgie, elle le pousse à réinvestir son propre présent artistique. Il sort grandi, apaisé, réénergisé de cette confrontation avec sa jeunesse. Il dira à ce sujet : « L’anthologie m’a rappelé les standards que nous nous étions fixés avec les Beatles. Et j’ai décidé d’écrire un album qui se montre à la hauteur de ces standards. »

Un titre surréaliste, une promesse poétique

Le titre Flaming Pie n’est pas un simple clin d’œil. Il fait référence à une vieille anecdote rapportée par John Lennon dans un texte absurde en 1961. Lennon y racontait que le nom « Beatles » lui avait été inspiré par un homme apparaissant dans une tarte enflammée — a man on a flaming pie.

En reprenant cette image, McCartney rejoint le monde imaginaire de l’humour beatlesien, mais il s’y glisse avec tendresse et recul. Ce n’est pas un manifeste de retour à l’âge d’or. C’est un acte de continuité assumée. Il n’a pas besoin de fuir les Beatles ; il peut enfin dialoguer avec eux à distance égale.

Une production à la carte : artisanat et épure

Le disque a été enregistré entre 1995 et 1997 dans divers studios, avec une équipe resserrée. McCartney y retrouve Jeff Lynne (complice sur Free As a Bird), mais aussi George Martin, Steve Miller et Ringo Starr. Il joue lui-même la majorité des instruments, comme à l’époque de McCartney (1970) et McCartney II (1980).

Cette autonomie permet une cohérence rare : Flaming Pie est un disque d’artisan, où chaque morceau semble ciselé à la main, loin des artifices clinquants des années 1980. L’ensemble est porté par une production chaude, spacieuse, intime, où chaque arrangement respire.

Des morceaux aux reflets multiples

L’album s’ouvre sur The Song We Were Singing, une méditation douce sur l’acte de création. McCartney y évoque les jeunes années passées à parler musique avec John Lennon, entre rêveries adolescentes et émerveillement pop. Il ne s’agit pas de regrets : juste le plaisir retrouvé du souvenir lucide.

S’enchaîne The World Tonight, titre énergique porté par une batterie sèche et des guitares nerveuses, où Paul prouve qu’il peut encore rocker avec brio. Suit If You Wanna, coécrite avec Steve Miller, qui évoque une balade estivale, légère et enjouée, à la manière des White Album sessions.

Mais l’album prend aussi des chemins plus intimes. Somedays, arrangée par George Martin, est une ballade poignante sur le passage du temps et l’amour durable. Little Willow, dédiée aux enfants de Maureen Starkey après son décès, est l’un des sommets émotionnels du disque : une chanson de réconfort, épurée et universelle.

Heaven on a Sunday, chantée avec son fils James, résonne comme une promenade musicale en apesanteur. La guitare glisse, les harmonies flottent, et l’on retrouve cette faculté rare qu’a McCartney de faire sonner l’apaisement sans tomber dans l’anodin.

Des collaborations au service du propos

La présence de Ringo Starr sur Beautiful Night n’est pas anecdotique. Ce morceau, entamé dans les années 80, trouve ici une version définitive, somptueusement orchestrée, où la voix de Paul tutoie les hauteurs. Ringo y joue avec vigueur, rappelant l’énergie de leurs jeunes années. Le morceau se conclut par un faux final et un coda endiablé : comme un adieu ludique à la pop grandiloquente.

La complicité avec Jeff Lynne, quant à elle, assure une homogénéité de ton : batterie serrée, guitares brillantes, ambiance feutrée. Lynne sait laisser Paul respirer, sans l’enfermer dans une signature trop marquée. Il n’écrase rien, il soutient.

Une parole retrouvée : entre introspection et célébration

Ce qui frappe dans Flaming Pie, c’est l’unité de ton : même les morceaux plus mineurs (comme Really Love You ou Used to Be Bad) s’inscrivent dans une logique d’ensemble. Paul y semble libéré de l’obligation de plaire ou de séduire. Il chante ce qu’il veut, comme il veut.

Il y a dans ces chansons une vérité simple, parfois désarmante. McCartney ose parler de ses doutes, de ses souvenirs, de sa famille. Il célèbre Linda, il évoque John, il dialogue avec ses enfants. Sans pathos, sans clinquant. Juste avec une clarté désarmante.

Une réception critique unanime, un public conquis

À sa sortie, Flaming Pie est salué par la critique comme le meilleur album solo de McCartney depuis Tug of War, voire depuis Band on the Run. Le Rolling Stone salue « l’élégance d’un homme en paix avec son génie ». Mojo, Q, NME… tous reconnaissent la densité mélodique et la sincérité du disque.

Le public suit : l’album entre directement n°2 au Royaume-Uni et dans le top 10 américain. À 55 ans, McCartney prouve qu’il n’a pas besoin de renier son passé pour être pertinent. Il lui suffit d’être lui-même.

La grâce d’un homme en paix

Flaming Pie est un album charnière. Il ne cherche ni à rompre, ni à reconquérir. Il propose un état des lieux musical et moral. Paul McCartney s’y montre tel qu’en lui-même : mélodiste inspiré, artisan patient, père aimant, ami fidèle, homme en éveil.

Dans un monde musical agité par les mutations électroniques, les egos démesurés ou le cynisme postmoderne, cet album propose un temps suspendu, une bulle d’élégance, une écriture sincère et profonde. C’est l’œuvre d’un homme qui a fait le tour du monde et de lui-même, et qui revient les bras pleins de chansons.

« I’m the man on the flaming pie, » chantait-il avec ironie. Il ne croyait pas si bien dire.


Retour à La Une de Logo Paperblog