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« The End » : le dernier acte collectif des Beatles

Publié le 07 mai 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

C’est une chanson courte. Moins de deux minutes trente. Et pourtant, elle dit tout. « The End », ultime véritable titre du medley d’Abbey Road, enregistré à l’été 1969, est le point final sonore de l’histoire commune des Beatles. Dans ce morceau à la fois discret et magistral, les quatre membres se donnent mutuellement la parole, la scène, et l’adieu. Jamais leur interaction n’aura été aussi formelle, aussi symbolique, ni aussi élégamment orchestrée.

Dernière page d’un livre commencé en 1962, The End est plus qu’un morceau : c’est un testament musical collectif.

Sommaire

Une structure simple… pour un message total

À l’écoute, The End paraît d’une simplicité absolue : une intro, un solo de batterie, une série de solos de guitare alternés, un retour du couplet final, et c’est fini. Mais cette brièveté est trompeuse : chaque élément y porte une charge symbolique et narrative immense.

L’enregistrement date du 23 juillet 1969. Tous les Beatles sont présents. Et pour la première fois — et la dernière — Ringo Starr joue un solo de batterie enregistré en studio. Ce n’est pas un caprice, c’est un hommage : les autres ont insisté pour qu’il figure enfin pleinement dans la lumière.

Ringo Starr : la pulsation devenue éclat

Connu pour sa retenue, son jeu au service du collectif, Ringo ne s’était jamais imposé comme soliste. Mais dans The End, il ouvre les feux après l’intro vocale, avec un solo bref, circulaire, fluide, parfaitement fidèle à sa personnalité musicale.

Ce n’est pas un solo démonstratif, comme celui de Ginger Baker ou de Keith Moon. C’est un solo de musicien de groupe. Il ne conquiert pas l’espace : il le met en mouvement. Une signature à sa manière : discrète, élégante, précise.

Les trois guitaristes : un adieu en dialogue

Suit la séquence la plus remarquable de l’histoire du groupe : trois solos de guitare alternés, enregistrés en direct dans l’ordre suivant :

  • Paul McCartney : flamboyant, mélodique, joueur, il ouvre la danse avec un solo lumineux, aux contours nets, presque chantants.

  • George Harrison : plus incisif, plus anguleux, il joue avec une retenue tendue, propre à son style plus contemplatif.

  • John Lennon : brut, tremblé, désaccordé presque, il oppose une énergie spontanée aux lignes plus travaillées des deux autres.

Ce cycle se répète trois fois, créant une dynamique de conversation, de confrontation amicale, voire d’échange final. Comme s’ils se parlaient pour la dernière fois — non pas avec des mots, mais avec leurs styles respectifs, leurs tempéraments, leur musicalité propre.

Paul est la grâce mélodique, George la sagesse subtile, John la rage primitive. Ensemble, ils résument le triangle émotionnel des Beatles.

Les paroles : le mot de la fin

Après ce final instrumental, la musique se calme. McCartney reprend la parole, sur des accords lents de piano et de guitare acoustique. Il chante :

“And in the end, the love you take
Is equal to the love you make.”

Jamais un groupe n’aura signé une épitaphe aussi digne.

Cette phrase — qui aurait pu paraître naïve ou sentencieuse — devient ici, dans la bouche de ceux qui s’apprêtent à se quitter pour toujours, une vérité simple, nue, profonde. Elle ne résume pas seulement l’album, mais toute leur œuvre commune.

Dans une époque marquée par les séparations douloureuses, la guerre du Viêt Nam, les désillusions de l’utopie hippie, cette phrase vient réconcilier le rêve et la lucidité.

Un adieu volontaire : maîtrisé, maîtrisant

Contrairement à Let It Be, enregistré auparavant mais publié après, Abbey Road — et particulièrement The End — est une œuvre consciente de sa finalité. Ce n’est pas une implosion, c’est une sortie orchestrée, choisie, digne.

En donnant à chacun un espace de liberté, de solo, d’expression, les Beatles se rendent hommage mutuellement. Ils ne dissolvent pas le groupe dans le conflit — ils le referment avec respect et intelligence, en artistes.

Et pourtant… ce n’était pas tout à fait la fin

En studio, The End devait conclure l’album. Mais Paul ajouta un fragment d’une chanson inachevée, Her Majesty, quelques jours plus tard, presque par jeu. Ce fragment est laissé après un long silence, en piste cachée, comme un pied de nez post-scriptum.

Résultat : The End n’est pas techniquement la dernière piste… mais reste le véritable dernier mot des Beatles ensemble.

C’est d’ailleurs la dernière fois que les quatre musiciens joueront ensemble sur un morceau studio. Un fait historique. Un instant gravé.

Héritage : une coda mythologique

Depuis sa sortie, The End est devenu le modèle du morceau final parfait. Il a été cité, repris, étudié comme exemple de “closure musicale” — la capacité d’un groupe à dire adieu sans amertume, sans bavure.

Il a inspiré Queen dans The Show Must Go On, Blur dans This is a Low, et tant d’autres qui ont compris qu’un album peut se terminer comme un film se conclut : par une réplique qui suspend le temps.

Une poignée de secondes, un monde d’adieux

“The End” n’est pas grandiose par sa durée. Il est grand par son économie, sa sincérité, sa mise en scène maîtrisée de l’adieu. Chaque membre y est représenté, respecté, valorisé. Et ensemble, dans un ultime effort de symétrie, ils ferment la porte qu’ils avaient ouverte en 1962.

Et nous, auditeurs, restons là, suspendus à ce dernier vers, qui depuis un demi-siècle résonne comme une vérité essentielle :

“And in the end, the love you take
Is equal to the love you make.”


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