Magazine Culture

Le medley d’Abbey Road : la symphonie pop finale des Beatles

Publié le 07 mai 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

La face B d’Abbey Road, dernier album enregistré par les Beatles, est une exception dans l’histoire de la pop. Ce que l’on appelle le “medley” — en réalité une suite de huit morceaux enchaînés sans interruption, du céleste Because jusqu’à la pirouette finale Her Majesty — constitue l’une des constructions musicales les plus audacieuses du XXe siècle.

Fruit de fragments, de chutes, de chansons inachevées, d’idées ressuscitées, ce medley devient entre les mains de Paul McCartney et George Martin un monument d’architecture musicale, une forme hybride entre opéra rock, suite baroque et exercice de style pop. Ce n’est pas une simple juxtaposition : c’est une œuvre cohérente, émotionnelle, narrative, et fondamentalement Beatles.

Sommaire

  • 1. Because : le prélude cosmique
  • 2. You Never Give Me Your Money : le thème principal
  • 3. Sun King : l’étrangeté onirique
  • 4. Mean Mr. Mustard : la bouffonnerie britannique
  • 5. Polythene Pam : la montée en tension
  • 6. She Came In Through the Bathroom Window : l’élégie douce-amère
  • 7. Golden Slumbers / Carry That Weight : l’apogée émotionnelle
  • 8. The End : le point final écrit en or
  • 9. Her Majesty : l’ultime clin d’œil
  • Une œuvre totale et fluide

1. Because : le prélude cosmique

Le medley s’ouvre sur Because, une composition de John Lennon inspirée, selon ses dires, par la sonate au clair de lune de Beethoven jouée à l’envers. La texture vocale — neuf voix superposées en trois harmonies — donne le ton : on entre ici dans un monde suspendu.

Ce prélude choral, porté par un clavecin électrique, est d’une pureté formelle rare. Il ne cherche ni la rime facile ni la mélodie immédiate. Il est là comme seuil mystique avant le voyage. La respiration avant l’effort. Lennon y est à son sommet de grâce contemplative.

2. You Never Give Me Your Money : le thème principal

Cette chanson de McCartney, entamée en piano solo, est la charnière de toute la suite. Elle commence comme une complainte douce-amère sur la désillusion du succès (“You never give me your money / You only give me your funny paper…”), puis se transforme en balade vagabonde, en rêve d’évasion.

Son rôle est multiple : introduire les modulations tonales, les changements de tempo, et surtout installer le motif mélodique qui reviendra plus tard dans Carry That Weight. McCartney, en alchimiste du collage, y fusionne ballade, rock’n’roll, jazz de cabaret et pop orchestrale.

3. Sun King : l’étrangeté onirique

Une fois le moteur enclenché, les Beatles plongent dans une brume sonore : Sun King, coécrit par Lennon et McCartney, est un rêve psychédélique aux harmonies vocales ultra-travaillées, inspirées des chœurs de Fleetwoods ou de Crosby, Stills & Nash.

Le morceau glisse lentement vers un faux langage méditerranéen (“Cuando para mucho…”) — un pastiche de paroles latines, italiennes, espagnoles et anglaises, délibérément absurde. Comme si l’on entrait dans un monde flottant, hors temps.

4. Mean Mr. Mustard : la bouffonnerie britannique

À peine Sun King s’évanouit-il que surgit Mean Mr. Mustard, une vignette de 1 minute écrite par Lennon. Elle rappelle les sketches absurdes de Monty Python ou les personnages grotesques de Dickens.

Mr. Mustard dort dans un trou, économise sur tout, déteste la lumière. Ce micro-portrait, comique et grinçant, joue sur la caricature sociale. Il permet surtout d’accélérer le rythme, et de préparer la transition vers sa sœur…

5. Polythene Pam : la montée en tension

Également signée Lennon, Polythene Pam est un rock brut et tendu, évocation d’une femme aux fétichismes plastiques. L’accent scouse forcé, la guitare coupante, le rythme galopant : tout ici évoque la nervosité.

Ce morceau, pourtant anecdotique seul, prend sens dans l’enchaînement, comme une poussée d’énergie qui va culminer dans…

6. She Came In Through the Bathroom Window : l’élégie douce-amère

On passe sans transition à une chanson de Paul, inspirée par un fait réel : une fan qui s’était introduite chez lui par la fenêtre de sa salle de bain. Ce morceau, entre satire douce et mélancolie tendre, offre un répit mélodique.

McCartney y déploie son art du chant feutré, tandis que les harmonies prennent des couleurs soul. C’est un instant suspendu, une pause dans l’enchaînement, mais sans jamais relâcher la tension narrative.

7. Golden Slumbers / Carry That Weight : l’apogée émotionnelle

Ces deux morceaux, liés d’un seul souffle, forment le cœur battant du medley. Golden Slumbers, inspiré d’un poème élisabéthain, est une berceuse poignante, portée par la voix déchirante de McCartney. Elle évoque l’adieu, l’enfance perdue, le refuge rêvé.

Puis surgit Carry That Weight, réminiscence de You Never Give Me Your Money, mais cette fois chantée par tout le groupe à l’unisson. C’est une déclaration collective, un acte de solidarité implicite. Comme si les Beatles reconnaissaient, sans le dire : nous allons nous séparer, mais le poids, nous le portons ensemble.

8. The End : le point final écrit en or

Avec The End, McCartney orchestre la dernière ligne droite du disque. Chaque Beatle y joue un solo, même Ringo — son unique solo de batterie enregistré ! Puis viennent les trois solos de guitare alternés, John, Paul, George, comme un dernier échange d’adieu.

Et enfin, ces mots désormais immortels :

“And in the end,
the love you take
is equal to the love you make.”

C’est la morale finale, non religieuse, non dogmatique, mais universelle. Et dans la bouche d’un groupe au bord de l’éclatement, elle résonne comme un pardon, une acceptation, un épilogue serein.

9. Her Majesty : l’ultime clin d’œil

Après treize secondes de silence, surgit l’inattendue Her Majesty, petit fragment acoustique de Paul, décalé, malicieux, laissé là par accident au montage… mais conservé.

Ce faux générique final, sorte de queue de comète burlesque, montre que même au bout de leur parcours, les Beatles restaient joueurs, ironiques, imprévisibles.

Une œuvre totale et fluide

Ce medley n’est pas une simple astuce de montage ou un caprice de studio. C’est une œuvre à part entière, un poème musical collectif, une tentative de faire de la pop ce que la musique classique a su faire : unir, développer, faire dialoguer les thèmes.

Il préfigure les suites conceptuelles des années 70 (Queen, Genesis, Pink Floyd), mais sans jamais perdre le sens mélodique, l’humour, la tendresse. C’est le chant du cygne d’un groupe qui savait qu’il ne serait plus jamais uni — et qui a choisi de partir non dans le fracas, mais dans la fluidité d’un adieu orchestré.

Le medley de Abbey Road est, à sa manière, le dernier miracle des Beatles.


Retour à La Une de Logo Paperblog