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Pourquoi le sous-marin des Beatles est-il jaune ?

Publié le 07 mai 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

« We all live in a yellow submarine… » Peu de phrases issues de la pop music ont autant marqué l’imaginaire collectif. Depuis 1966, cette ritournelle entêtante est entrée dans les cours de récréation, les manuels d’anglais, les bandes originales de l’enfance. Chantée par Ringo Starr, cette chanson tirée de l’album Revolver est devenue un emblème kitsch — adulée par certains, méprisée par d’autres.

Mais à l’origine de ce morceau aux allures de comptine se pose une question qui, en elle-même, dit beaucoup : pourquoi ce sous-marin est-il jaune ? Pourquoi pas vert, bleu, argent, rouge… ou même violet ? Comme souvent chez les Beatles, derrière la naïveté apparente se cache un savant mélange de calcul intuitif, de cohérence symbolique et de hasard heureux.

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Une chanson pour Ringo : la voix de l’innocence

Dans le processus de création du groupe, les chansons de Ringo étaient souvent conçues comme des moments de respiration, de légèreté, d’humour. John Lennon et Paul McCartney lui écrivaient des morceaux qui convenaient à sa voix chaude, nasale, sympathique — proche de celle d’un conteur pour enfants. Après Act Naturally, Don’t Pass Me By et avant Octopus’s Garden, Yellow Submarine s’inscrit dans cette tradition.

C’est Paul McCartney qui initie la chanson, comme l’explique Ian MacDonald dans Revolution in the Head, la commençant dans son lit, avec l’idée d’un air pour enfants. Le tempo de fanfare, proche du Rainy Day Women #12 & 35 de Bob Dylan, donne une impression de marche joyeuse, de carnaval.

Mais c’est Ringo lui-même qui donnera à la chanson sa couleur définitive : « Ça aurait pu être un sous-marin vert. Mais un sous-marin jaune, c’est bien mieux. »

Le jaune : couleur de l’absurde heureux

Pourquoi jaune ? Il y a, certes, une première réponse simple : le jaune est une couleur vive, joyeuse, immédiatement reconnaissable. Dans le langage visuel, le jaune évoque l’enfance, le soleil, la chaleur, la visibilité. Un sous-marin jaune n’a rien de militaire. Il n’est ni menaçant, ni réaliste. Il est comme sorti d’un rêve ou d’un dessin animé, et c’est bien ainsi qu’il s’imposera plus tard, en 1968, dans le film d’animation qui portera le même nom.

Mais Ringo ajoute un détail qui, à lui seul, mérite l’analyse : « Un sous-marin violet profond ? On se serait dit : “Mais de quoi parlent-ils encore ?” » Sous-entendu : le jaune est absurde, certes, mais pas hermétique. C’est une absurdité accessible. Un sous-marin violet aurait paru trop cryptique, presque inquiétant. Le jaune, au contraire, tend la main à l’auditeur, évoque l’imaginaire enfantin. Il transforme la technologie sous-marine en jouet de bain.

Des raisons phonétiques : la musique des mots

Au-delà de la couleur, il y a le poids des syllabes, la musicalité du langage. “Yellow submarine” épouse parfaitement le rythme ternaire de la chanson. “Green submarine” sonne moins bien, plus dur. “Purple submarine” est trop lourd, trop grave. “Orange” ? Trop difficile à chanter. “Silver” ? Trop lisse.

Le mot “yellow”, avec ses deux syllabes montantes, introduit une dynamique qui s’harmonise idéalement avec la mélodie. Et là encore, les Beatles, même sans analyse linguistique, le sentent. Leur instinct musical est aussi verbal.

Un symbole pop en or

À sa sortie, Yellow Submarine est couplée à l’élégiaque Eleanor Rigby — le contraste est total. La première est grave, classique, poignante. La seconde est légère, comique, psychédélique. Ensemble, elles représentent les deux pôles de l’univers Beatles de 1966.

Mais très vite, Yellow Submarine dépasse la chanson. Elle devient film, produit dérivé, merchandising, et s’impose comme une image pop à part entière. Le sous-marin jaune devient l’emblème d’une utopie psychédélique, celle d’un monde où l’on vit en paix, sous les mers, à l’abri des conflits terrestres.

On peut y voir une allégorie contre la guerre du Viêt Nam — certains critiques s’y sont essayés — mais les Beatles n’ont jamais confirmé cette lecture. Leur pacifisme s’est exprimé autrement, plus directement (All You Need Is Love, Give Peace a Chance). Ici, la poésie prime sur le manifeste.

Ringo, le capitaine de l’absurde

Yellow Submarine est aussi un hommage à Ringo Starr, dont la bonhomie naturelle est devenue, au fil du temps, le visage officiel de la paix ludique Beatles. Il est le seul membre à avoir participé au film d’animation Yellow Submarine avec enthousiasme, bien qu’il n’ait pas prêté sa voix (les voix sont doublées par des comédiens, mais les chansons sont authentiques).

Ringo incarne dans l’imaginaire collectif le Beatle rassurant, solaire, accessible, et Yellow Submarine est sa chanson-totem. Un choix de couleur qui, décidément, lui va comme un gant.

Conclusion : la couleur d’un monde parallèle

Pourquoi le sous-marin était-il jaune ? Parce que le jaune, c’est l’enfance retrouvée, le nonsense britannique, l’antimilitarisme joyeux, la clarté au fond des abysses, la lumière dans un monde souterrain. Parce qu’un sous-marin violet aurait fait peur, et qu’un vert aurait été trop terne. Parce que la syllabe “yel” fait rire, et que la boucle “yellow submarine” s’enroule comme une rengaine de cour d’école.

Mais surtout parce que les Beatles avaient l’art de faire croire que l’absurde était la vérité. Et dans un monde sérieux jusqu’à l’étouffement, leur sous-marin jaune continue de flotter, joyeusement inutile, éternellement libre.


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