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Isn’t It a Pity : George Harrison face à la blessure universelle

Publié le 07 mai 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

Dans l’œuvre foisonnante de George Harrison, entre prières vibrantes, ballades d’amour désabusé et mantras spirituels, une chanson se distingue par son ampleur émotionnelle, sa profondeur humaniste, et son caractère universel : “Isn’t It a Pity”. Parue en 1970 sur le chef-d’œuvre All Things Must Pass, cette ballade lente, méditative, résonne encore aujourd’hui comme une élégie à la condition humaine, un appel à la compassion et à la réconciliation.

Plus qu’un simple morceau parmi d’autres, “Isn’t It a Pity” est sans doute la plus grande chanson de George Harrison — son « Let It Be », son « Imagine », mais sans messianisme, sans grandiloquence, sans illusion : juste le constat lucide d’un homme blessé qui veut encore croire en l’amour.

Sommaire

Une chanson née chez les Beatles… mais laissée de côté

Ce qui frappe d’abord avec Isn’t It a Pity, c’est que George Harrison l’avait déjà composée au cœur des années Beatles. Il la propose une première fois durant les sessions de l’album Help!, puis à nouveau durant celles de Let It Be. Mais chaque fois, la chanson est écartée — jugée peut-être trop longue, trop lente, ou tout simplement pas assez “Beatles” aux yeux de Lennon et McCartney.

Ce rejet, loin d’éteindre la chanson, l’a rendue plus forte. Harrison l’a mûrie, laissée grandir en lui. Et lorsqu’il obtient enfin le contrôle total de son expression artistique, il la livre dans une version somptueuse, étirée sur plus de sept minutes, portée par les arrangements denses de Phil Spector et un chœur orchestral qui évoque le deuil autant que l’élévation.

Un texte d’une clarté déchirante

La force de Isn’t It a Pity réside dans sa simplicité bouleversante. Pas de message crypté, pas de mysticisme ésotérique. Juste une question, répétée comme un mantra désabusé : « N’est-ce pas une pitié ? »

“Isn’t it a pity,
Isn’t it a shame
How we break each other’s hearts
And cause each other pain?”

Tout est là. La tristesse, la lucidité, la tendresse. Harrison ne condamne pas, il observe, souligne, partage. Il ne désigne pas un coupable — il inclut l’auditeur, lui-même, l’humanité entière dans ce constat.

Et plus loin :

“We take each other’s love
Without thinking anymore
Forgetting to give back…”

Ce n’est pas une chanson d’amour au sens romantique. C’est une chanson sur l’amour que nous refusons de voir, celui qu’on néglige, qu’on piétine, qu’on gaspille. Ce qui fait la grandeur de ce morceau, c’est qu’il ne dit jamais “je”. Il dit “nous”. C’est une chanson communautaire au sens le plus noble.

Une musique comme rivière lente

Musicalement, Isn’t It a Pity est une lente montée, une incantation douce et lancinante. La progression d’accords est cyclique, presque hypnotique. Le piano ouvre la voie, puis les cordes, les chœurs, les guitares slide entrent en résonance. La chanson enveloppe l’auditeur dans une atmosphère de prière, sans jamais appuyer.

C’est une des rares chansons du répertoire rock où le mot “pity” (pitié) est utilisé non pas pour compatir à un malheur ponctuel, mais pour embrasser l’échec collectif de l’amour. Elle s’inscrit ainsi dans la lignée des grandes œuvres compassionnelles : un chant de deuil pour notre incapacité chronique à vivre ensemble.

Un sous-texte post-Beatles assumé ?

Si la chanson s’adresse au monde entier, il est difficile de ne pas y lire aussi un message personnel. À l’époque, les Beatles sont en train de se déchirer, et Harrison ressent durement les tensions avec Lennon et McCartney. En tant que membre le moins écouté, le moins valorisé, il souffre d’avoir été tenu à distance malgré son immense croissance artistique.

Mais là encore, Harrison ne se venge pas. Il ne règle pas ses comptes. Il observe les blessures, y compris les siennes, et demande : “Isn’t it a shame?”

Deux versions, deux visages

L’album All Things Must Pass contient deux versions de Isn’t It a Pity. La première, piste 7 du disque 1, est majestueuse, orchestrale, presque symphonique. Elle évoque le collectif, l’universel. La seconde, en fin de second disque, est plus dépouillée, plus fragile, presque acoustique. Elle semble chuchoter là où la première chantait.

Cette double version donne au morceau une valeur de pivot, de point d’équilibre dans l’album. Comme si Harrison voulait nous dire : ce n’est pas une chanson comme les autres. C’est le cœur battant de l’album, son noyau affectif.

Une portée politique discrète mais puissante

Dans les années 70, au lendemain de la guerre du Vietnam, au moment où l’utopie de Woodstock se désagrège, Isn’t It a Pity prend une résonance sociale forte. Ce n’est pas un manifeste : c’est un miroir tendu à l’humanité.

Et aujourd’hui, dans un monde toujours plus fragmenté, toujours plus conflictuel, cette chanson prend une teinte presque prophétique. Les réseaux sociaux qui divisent, les identités qui s’affrontent, les solidarités brisées… Harrison ne propose pas de solution miracle. Mais il désigne la blessure, et cela seul suffit à faire de cette chanson un acte politique.

Un héritage vivant, repris par tous

Isn’t It a Pity a été reprise par de nombreux artistes : Nina Simone, Eric Clapton, Billy Preston, Jonathan Wilson… Elle est devenue un standard discret, un cantique pour ceux qui refusent de céder au cynisme.

En 2002, lors du concert hommage Concert for George au Royal Albert Hall, Billy Preston interprète la chanson devant les amis et la famille de Harrison. Son interprétation, bouleversante, tire des larmes à tout l’auditoire. À ce moment-là, Isn’t It a Pity devient un chant funèbre pour George lui-même — et pour cette part du monde qu’il nous a laissée.

Une chanson pour ceux qui veulent encore croire

Il y a dans Isn’t It a Pity une sagesse sans arrogance, une tristesse sans repli, un espoir sans naïveté. Harrison ne nous dit pas : « Aimez-vous les uns les autres », comme un slogan creux. Il nous dit : « Regardez ce que nous faisons de l’amour. Quelle pitié. » Et dans cette lucidité se trouve, paradoxalement, une des formes les plus pures d’espérance.

George Harrison, dans cette chanson, ne prêche pas. Il écoute. Il observe. Il tend la main.

Et cette main tendue, aujourd’hui plus que jamais, mérite d’être saisie.


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