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All Things Must Pass : George Harrison, libre et visionnaire en 1970

Publié le 07 mai 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

Lorsque All Things Must Pass paraît le 27 novembre 1970, le monde découvre un George Harrison transfiguré. Longtemps confiné dans l’ombre du duo Lennon-McCartney, il livre avec ce triple album une œuvre magistrale, immédiatement saluée comme l’un des plus grands disques solo de l’histoire du rock. Mais au-delà du triomphe artistique, l’album est une déclaration existentielle, une méditation politique voilée, et une quête spirituelle. Dans un monde ébranlé par la guerre, le consumérisme et le désenchantement post-Woodstock, Harrison oppose une œuvre ample, profonde, et d’une densité rare.

Sommaire

  • De “Beatle tranquille” à voix majeure
  • Une œuvre monumentale et libérée
  • Spiritualité, oui, mais non dogmatique
  • My Sweet Lord : une prière pop universelle
  • “Beware of Darkness” : politique voilée et critique du pouvoir
  • Wah-Wah : les blessures du passé Beatles
  • La beauté lumineuse de Isn’t It a Pity
  • Un album comme prière globale
  • Un héritage politique et spirituel toujours actif

De “Beatle tranquille” à voix majeure

Durant les années Beatles, George Harrison avait toujours eu du mal à faire entendre sa voix. Sur les albums du groupe, ses compositions étaient rares — une ou deux par disque tout au plus. Mais à mesure que les tensions internes s’accentuaient, Harrison se révélait, notamment à travers des chansons comme While My Guitar Gently Weeps, Something ou Here Comes the Sun. Des chefs-d’œuvre qui témoignaient d’une écriture sensible, à la fois mélodique et spirituelle.

Mais c’est avec All Things Must Pass qu’il explose véritablement. À la dissolution du groupe, Harrison se retrouve avec un stock de chansons accumulées depuis plusieurs années, que ses camarades n’avaient pas jugé utile de développer. Le sentiment d’être enfin libre, d’écrire et d’enregistrer selon sa propre boussole intérieure, irrigue tout le disque.

Une œuvre monumentale et libérée

Premier triple album jamais sorti par un ex-Beatle, All Things Must Pass frappe par son ambition formelle. Produit par Phil Spector, avec un mur du son savamment dosé, il réunit une galaxie de musiciens : Eric Clapton, Billy Preston, Ringo Starr, Klaus Voormann, les membres de Badfinger, et même une implication indirecte de Bob Dylan, dont deux chansons sont interprétées.

Mais au-delà du casting prestigieux, c’est la cohérence thématique de l’album qui impressionne. Loin d’un simple exercice post-Beatles, il s’agit d’un voyage intérieur, à la croisée du mysticisme hindou, de l’introspection post-rupture et d’une critique en creux du monde moderne.

Spiritualité, oui, mais non dogmatique

L’influence de l’Inde, que George avait découverte à travers Ravi Shankar et le mouvement Hare Krishna, est omniprésente. Elle ne se limite pas à la musique — encore que l’on sente par moments les échos de la tradition indienne — mais s’exprime dans l’intention même de l’album. Le titre All Things Must Pass évoque l’impermanence bouddhique, la sagesse selon laquelle tout ce qui naît est voué à disparaître.

Dans la chanson-titre, il chante :

“Sunrise doesn’t last all morning
A cloudburst doesn’t last all day…”

Tout passe, tout s’éteint, tout se transforme. Et ce message, loin d’être triste, est une invitation à la sérénité, à l’acceptation du cycle de la vie. Loin d’un prosélytisme religieux, George Harrison propose une voie intérieure, une manière d’habiter le monde en conscience.

My Sweet Lord : une prière pop universelle

Premier single de l’album, et premier numéro 1 solo d’un ex-Beatle, My Sweet Lord est sans doute le morceau le plus célèbre de Harrison. Un mantra lumineux, qui répète alternativement des invocations chrétiennes (“Hallelujah”) et hindoues (“Hare Krishna”). L’idée est limpide : il n’existe qu’un seul Dieu, sous des noms différents, et l’amour divin est universel.

Mais le morceau ne s’arrête pas à une prière joyeuse. À mesure que la chanson avance, la structure devient hypnotique, la voix plus urgente. Harrison semble chercher, supplier, pleurer presque. La foi, chez lui, n’est pas une certitude : c’est une quête.

“Beware of Darkness” : politique voilée et critique du pouvoir

Moins connue mais tout aussi essentielle, Beware of Darkness est l’un des moments les plus sombres de l’album. Dans une atmosphère hantée, Harrison y chante :

“Beware of greedy leaders
They take you where you should not go.”

C’est une phrase qui résonne encore puissamment aujourd’hui — notamment lorsque l’équipe Harrison, en 2016, utilisa cette chanson pour répondre à l’usage non autorisé de Here Comes the Sun par Donald Trump. Mais ce vers est surtout révélateur de la portée politique discrète mais puissante de l’album.

À travers cette chanson, Harrison nous avertit contre les faux prophètes, les illusions médiatiques, les dérives autoritaires. Il nous rappelle qu’une spiritualité authentique ne peut être soumise aux puissants — et que la vigilance est un acte moral.

Wah-Wah : les blessures du passé Beatles

Au sein de cet album résolument tourné vers l’avenir, certains morceaux font écho au passé douloureux de George au sein des Beatles. Wah-Wah, par exemple, est un titre très rock, abrasif, où il règle ses comptes à demi-mot avec ses anciens camarades.

“You made me such a big star
Being there at the right time
Cheaper than a dime…”

Il y exprime son ras-le-bol d’avoir été marginalisé, réduit à un rôle secondaire alors qu’il débordait de créativité. Cette chanson, écrite après une dispute avec Paul McCartney durant les sessions de Let It Be, est l’exutoire nécessaire d’un homme qui se libère.

La beauté lumineuse de Isn’t It a Pity

Mais l’album ne se résume pas à la dénonciation ni à la foi. Il contient aussi l’un des morceaux les plus humanistes du répertoire post-Beatles : Isn’t It a Pity. Une ballade poignante, méditative, où Harrison constate notre incapacité chronique à nous aimer, à nous comprendre.

“Isn’t it a pity
Now, isn’t it a shame
How we break each other’s hearts
And cause each other pain?”

C’est une chanson désarmante par sa simplicité, et bouleversante dans son constat. Ni moraliste ni désespérée, elle est le miroir de notre faillibilité, mais aussi un appel au pardon.

Un album comme prière globale

Dans son ensemble, All Things Must Pass est une prière planétaire, une confession sincère, un cri contenu, une offrande musicale. Il refuse la posture du gourou, mais propose un regard, une vibration, un souffle. Il est à la fois album de rupture, de deuil et de renaissance. Il évoque la mort des Beatles, mais surtout la naissance d’un homme libre.

Un héritage politique et spirituel toujours actif

Plus de cinquante ans après sa parution, l’album continue d’être redécouvert par chaque génération. Sa remasterisation en 2021 par Dhani Harrison, le fils de George, a ravivé l’intérêt pour cette œuvre monumentale. Et dans un monde traversé par le doute, la colère et les fractures, les chansons de George apparaissent comme des phares intérieurs, loin des dogmes, mais proches des âmes.


“All things must pass… but love remains.”


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