Les Beatles ont toujours refusé de se taire. Qu’il s’agisse de la guerre, des injustices sociales, du pouvoir des médias ou de la corruption institutionnelle, le groupe de Liverpool a su mettre sa notoriété au service de causes dépassant le cadre de la musique. Mais s’il est un Beatle dont l’engagement a souvent été perçu comme plus discret, plus spirituel que frontal, c’est George Harrison. Pourtant, derrière cette apparente distance se cachait un humaniste lucide, mordant, dont les chansons, en particulier Beware of Darkness, continuent de résonner comme des avertissements prophétiques.
L’épisode survenu durant la campagne présidentielle de Donald Trump en 2016 en est la preuve éclatante. En utilisant sans autorisation Here Comes the Sun pour l’entrée en scène du candidat républicain, l’équipe Trump déclencha une réplique publique de l’entourage du musicien disparu, cinglante, ironique et révélatrice : « S’ils avaient choisi Beware of Darkness, là peut-être que nous aurions approuvé. »
Une phrase qui, sous le vernis de l’humour britannique, renferme une condamnation morale sans ambiguïté. Et une leçon sur la manière dont la musique peut devenir un contre-pouvoir, même posthume.
Sommaire
- Un usage politique détourné et vivement dénoncé
- “Beware of Darkness” : spiritualité et lucidité politique
- Un engagement discret mais constant
- Trump, l’anti-Harrison ?
- Une chanson prophétique pour une époque confuse
- Les Beatles, éternels vigies morales ?
Un usage politique détourné et vivement dénoncé
Lors de la Convention nationale républicaine de 2016, Here Comes the Sun, hymne à la lumière et au renouveau, fut diffusé sans autorisation pour accompagner l’arrivée d’Ivanka Trump sur scène. Rapidement, les fans s’indignèrent, mais surtout, les ayants droit de George Harrison prirent position avec une fermeté rare : « L’utilisation non autorisée de Here Comes the Sun dans le contexte politique de la Convention républicaine est offensante et inappropriée. »
Et ils ajoutèrent : « S’ils avaient choisi Beware of Darkness, nous aurions peut-être approuvé. »
Le choix de cette chanson en particulier n’est pas anodin. Ce n’est ni une plaisanterie, ni une simple pique sarcastique. C’est une invitation à écouter attentivement un message écrit quarante ans plus tôt, mais d’une actualité brûlante.
“Beware of Darkness” : spiritualité et lucidité politique
Parue en 1970 sur le triple album All Things Must Pass, Beware of Darkness est une chanson parmi les plus profondes du répertoire solo de Harrison. Contrairement à My Sweet Lord, tube mystique et lumineux, Beware of Darkness est sombre, dense, habité par le doute et l’avertissement.
Son écriture, influencée par la philosophie hindoue et la pensée de son maître spirituel Srila Prabhupada, n’en demeure pas moins très ancrée dans le monde réel. Le texte invite à se méfier des illusions, des faux prophètes, des séductions du pouvoir et des manipulations.
“Beware of darkness / It can hit you, it can hurt you / Make you sore and what is more / That is not what you are here for.”
La musique, avec ses accords mineurs suspendus et son atmosphère presque gothique, accompagne une mise en garde adressée à tous ceux qui risquent de se perdre dans les promesses creuses ou la haine travestie en idéologie.
Et surtout, Harrison désigne nommément les fauteurs d’illusions :
“Beware of greedy leaders / They take you where you should not go.”
Peut-on imaginer une ligne plus directe, plus actuelle, plus en phase avec les dérives du populisme mondial de ces dernières années ? Loin du slogan, Harrison propose ici une introspection politique et morale, dans la continuité de son combat pour une conscience éclairée.
Un engagement discret mais constant
Contrairement à John Lennon, dont les slogans (“Give Peace a Chance”, “War is Over”) résonnaient dans les rues et les journaux, George Harrison privilégiait l’engagement intérieur, la cohérence entre l’être et l’acte. Mais il n’a jamais hésité à mobiliser les moyens de son art pour agir sur le réel.
Son Concert for Bangladesh en 1971, organisé en réponse à la crise humanitaire ignorée par l’Occident, fut le premier grand concert caritatif de l’histoire du rock. Il y mobilisa Bob Dylan, Eric Clapton, Ravi Shankar, Ringo Starr… bien avant Live Aid ou les causes “à la mode”. Ce geste montre que, pour Harrison, l’artiste n’est pas un décorateur du monde, mais un participant moral à ses bouleversements.
Sa musique, marquée par la foi hindoue, n’en est pas moins ouverte à la critique du fanatisme, du matérialisme, des leaders manipulateurs. En cela, Beware of Darkness est presque une synthèse : elle parle de Dieu, mais aussi des imposteurs qui prétendent parler en son nom.
Trump, l’anti-Harrison ?
La réaction de l’équipe de Harrison à l’usage politique de Here Comes the Sun n’est pas une simple défense de droits d’auteur. Elle révèle un choc éthique, une incompatibilité totale de valeurs.
Là où Harrison prônait l’humilité, la spiritualité, la compassion, Donald Trump incarne pour beaucoup l’égocentrisme, l’arrogance et la division. Là où Harrison chantait la nécessité de transcender les désirs matériels, Trump les érige en modèle de réussite. La musique de George, traversée par le doute, la prière, l’intériorité, ne peut décemment pas servir de bande-son à un spectacle politique centré sur le culte de la personnalité.
En ce sens, proposer ironiquement Beware of Darkness comme alternative n’est pas une simple provocation. C’est un miroir tendu à ceux qui, aveuglés par la rhétorique, refusent de voir les ténèbres dans lesquelles on les entraîne.
Une chanson prophétique pour une époque confuse
En 2025, Beware of Darkness reste d’une actualité troublante. Son message, à la fois mystique et politique, résonne dans un monde où les fake news, les discours extrêmes et les messies de pacotille prospèrent sur les peurs. Harrison nous dit : méfiez-vous, non pas pour vous enfermer, mais pour mieux discerner.
Sa voix, posthume, parle encore. Elle rappelle que la musique ne se contente pas d’adoucir les mœurs : elle éclaire, elle interroge, elle réveille. Et si Here Comes the Sun est un chant d’espérance, Beware of Darkness est l’antidote à la naïveté.
Les Beatles, éternels vigies morales ?
Certains objecteront que les Beatles ne devraient pas être instrumentalisés politiquement, que leur art doit rester au-dessus de la mêlée. Mais c’est oublier que, dès les années 60, ils ont pris position : contre la guerre, contre la ségrégation, contre l’aliénation. C’est oublier Revolution, Working Class Hero, Blackbird, Give Ireland Back to the Irish. C’est surtout oublier que ces quatre garçons n’ont jamais été des vedettes apolitiques, mais des consciences en éveil, prêtes à mettre leur influence au service de valeurs universelles.
George Harrison n’est plus là pour commenter les convulsions du monde. Mais ses chansons parlent pour lui. Et lorsqu’on les utilise à contre-sens, son entourage veille, non pas pour protéger une marque, mais pour préserver une cohérence morale.
