Dans l’histoire du rock, peu de figures sont aussi étudiées, mythifiées et disséquées que John Lennon. Membre fondateur des Beatles, icône contestataire, génie mélodique et provocateur invétéré, Lennon a laissé une empreinte indélébile sur la musique populaire du XXe siècle. Mais au-delà de sa légende, il reste l’architecte sonore d’un monde intérieur en constante évolution. Du rock brut des clubs de Hambourg à la sophistication épurée de Double Fantasy, Lennon a métamorphosé son rapport au studio, passant du tyran nerveux au peintre intuitif. Ce chemin, sinueux et parfois contradictoire, se reflète avec éclat dans une anecdote peu connue : la session manquée avec Rick Nielsen et Bun E. Carlos de Cheap Trick, pour une version alternative de Cleanup Time.
Sommaire
- Le Lennon des débuts : autoritaire, instinctif, impatient
- Le tournant psychologique : du contrôle au lâcher-prise
- Plastic Ono Band et l’ascèse sonore
- Le silence : cinq ans loin du studio
- Un retour sous contrôle : pas question d’improviser le casting
- Cheap Trick : l’éclair rock dans un tableau apaisé
- Mais l’enregistrement sera écarté
- Un regard d’artiste, non d’ego
- Un dernier éclat avant l’obscur
Le Lennon des débuts : autoritaire, instinctif, impatient
Dans les années 60, alors que les Beatles ne sont encore qu’un groupe de bar luttant pour se faire entendre au-dessus du tumulte des clients ivres, John Lennon forge sa réputation : volontaire, parfois brutal, toujours direct. En studio, il impose. Sa voix perce, ses riffs cognent. Il ne maîtrise ni le solfège ni les règles formelles de l’arrangement, mais il a une qualité précieuse : il sait ce qu’il veut entendre. Le plus souvent, il le cherche à l’oreille, à l’instinct. Et si un partenaire musical ne suit pas ? Il s’énerve, abrège, passe à autre chose.
Cette attitude, parfois difficile à vivre pour ses collègues et ingénieurs du son, est aussi ce qui permet aux Beatles de gagner en urgence, en sincérité. Lennon est un capteur de tension, pas un artisan du détail. Mais dès que George Martin entre en jeu, et plus tard lorsque McCartney s’affirme comme le maniaque du perfectionnisme, Lennon commence à reculer dans ce rôle de directeur musical. Il préfère exprimer une émotion brute, quitte à laisser d’autres en peaufiner la mise en forme.
Le tournant psychologique : du contrôle au lâcher-prise
Avec les années, et notamment à partir de Revolver (1966), Lennon évolue. Son écriture devient plus introspective, sa voix plus vulnérable, et son rapport au son plus sophistiqué. Il ne cherche plus seulement à percuter : il veut traduire un état d’âme. Dès Strawberry Fields Forever, on sent que Lennon devient moins dirigiste, plus contemplatif.
Il comprend alors l’importance cruciale des musiciens autour de lui — non pas comme exécutants, mais comme vecteurs d’une couleur émotionnelle. Il laisse Billy Preston apporter la touche soul à Get Back, Eric Clapton déposer sa guitare en pleurs sur While My Guitar Gently Weeps, Elton John illuminer Whatever Gets You Thru the Night. À mesure qu’il se découvre plus poète que technicien, Lennon devient un metteur en scène sonore, choisissant les bons acteurs pour chaque tableau.
Plastic Ono Band et l’ascèse sonore
En 1970, avec l’album Plastic Ono Band, John Lennon pousse cette logique à l’extrême. Le son est dépouillé, frontal, sans fioritures. Ringo Starr, Klaus Voormann et Phil Spector forment la cellule minimale de cette catharsis musicale. Lennon ne dirige pas : il confesse, il expulse, il se met à nu. Ringo, dit-il, est libre de jouer ce qu’il ressent. Pas de métronome, pas de partitions, juste la vérité brute.
Cette méthode fonctionne. Elle va à rebours de la complexité formelle des dernières années Beatles, mais donne naissance à un des albums les plus poignants jamais enregistrés. Lennon découvre que laisser de la place à l’intuition des autres, c’est aussi se donner la chance d’être surpris.
Le silence : cinq ans loin du studio
Après l’album Walls and Bridges (1974), Lennon fait un choix radical : il se retire de la scène musicale. Pendant cinq ans, il se consacre à son rôle de père, s’éloigne du vacarme médiatique, redécouvre la domesticité. Il cuisine, il s’occupe de Sean, il regarde la télévision, il fait du pain. Mais il n’arrête pas d’écouter.
Lennon reste fasciné par la musique. Il entend la montée du punk, le surgissement de la new wave, l’irruption d’une Amérique plus sombre, plus sarcastique. Et lorsque le désir d’écrire revient, en 1980, c’est avec l’idée de réconcilier ses différentes identités : l’amoureux, le père, l’icône pop, le musicien exigeant. Ce sera l’album Double Fantasy.
Un retour sous contrôle : pas question d’improviser le casting
Lorsqu’il retourne en studio pour enregistrer Double Fantasy, Lennon ne veut pas d’une production impersonnelle. Il ne cherche pas une dream team de musiciens interchangeables. Il veut des gens avec un son, une identité, un geste expressif.
Il s’entoure de talents choisis avec soin, dont le bassiste Tony Levin (futur membre de King Crimson et collaborateur de Peter Gabriel), dont la finesse et la retenue conviennent parfaitement au projet. Lennon est attentif, curieux, mais aussi rigoureux. Il veut que chaque élément serve la narration intime qu’il compose avec Yoko Ono : celle d’un couple, d’une renaissance, d’une vie recommencée.
Cheap Trick : l’éclair rock dans un tableau apaisé
C’est dans ce contexte très cadré que surgit l’exception Cheap Trick. Groupe américain révélé par Live at Budokan (1978), Cheap Trick incarne une synthèse inattendue : la puissance du hard rock et le raffinement mélodique d’inspiration Beatlesienne. Pour beaucoup, Rick Nielsen et sa bande sont les Beatles de la fin des seventies, version plus électrique et plus exubérante.
Invités en studio par le producteur Jack Douglas, Rick Nielsen (guitare) et Bun E. Carlos (batterie) participent à une version alternative de Cleanup Time. Et là, surprise : la magie opère. Lennon est bluffé. Nielsen racontera plus tard : « John a regardé Jack et a dit : ‘Bon sang, j’aurais aimé avoir Rick sur Cold Turkey. Clapton s’est planté.’ »
Une déclaration choc — mais à prendre avec nuance. Lennon ne méprise pas Clapton. Il exprime simplement qu’à ce moment-là, le style plus brut, plus imprévisible de Nielsen aurait mieux convenu à une chanson aussi viscérale que Cold Turkey. Là où Clapton restait dans le cadre blues, Nielsen aurait pu briser les chaînes, sortir du rail.
Mais l’enregistrement sera écarté
Et pourtant, cette version Cheap Trick de Cleanup Time ne sera pas retenue sur l’album. La raison ? Elle reste obscure. Trop rugueuse ? Trop dissonante avec le reste du disque, marqué par des chansons tendres comme Woman ou Watching the Wheels ? Peut-être. Peut-être aussi une question de droits, ou de cohérence esthétique. Ce que l’on sait, c’est que les bandes sont mises de côté — et redécouvertes plus tard dans des compilations posthumes.
Mais ce passage fugace en studio dit beaucoup de l’état d’esprit de Lennon. À 40 ans, il n’est plus l’artiste impulsif qui impose ses vues. Il est un curateur du son, capable de reconnaître le talent là où il explose, et d’envisager que ce n’est pas lui qui doit jouer, mais l’autre.
Un regard d’artiste, non d’ego
À ce moment de sa vie, Lennon commence à considérer la musique comme un tableau, et les musiciens comme des pigments. Il ne cherche plus à prouver quoi que ce soit : il cherche à s’exprimer avec sincérité. Il devient presque un réalisateur de cinéma, choisissant les acteurs, les lumières, les textures. Et parfois, il voit en un guitariste comme Rick Nielsen la note exacte qu’il ne pourra jamais jouer lui-même — mais qu’il sait reconnaître quand il l’entend.
Un dernier éclat avant l’obscur
Tragiquement, cette quête sonore sera interrompue brutalement. Le 8 décembre 1980, John Lennon est assassiné devant le Dakota Building à New York. Il n’aura pas le temps d’explorer davantage cette voie où l’intuition, l’émotion, et le choix des bonnes mains guident l’œuvre.
Mais cette brève collaboration avec Cheap Trick reste un indice précieux. Elle montre un Lennon encore curieux, encore humble, encore affamé de sons vrais. Un Lennon en paix avec ses limites, et précisément pour cela, plus musicien que jamais.
