Sortie en novembre 2023, Now and Then a bouleversé le monde musical. Présentée comme la « dernière chanson des Beatles », elle constitue une véritable prouesse technique et émotionnelle. Mais derrière ce titre qui unit John, Paul, George et Ringo une ultime fois, se cache un véritable défi technologique, rendu possible notamment par le travail précis et inspiré de Giles Martin, fils du célèbre George Martin, et artisan moderne du son Beatles.
Sommaire
- Un début dans les années 70, un retour dans les années 90, une résurrection en 2023
- L’IA au service de la restauration, pas de la création
- Giles Martin : la mémoire technique et émotionnelle des Beatles
- Un hommage, pas une reconstitution
- Un clip bouleversant, une transmission générationnelle
- La dernière pierre d’un mythe vivant
Un début dans les années 70, un retour dans les années 90, une résurrection en 2023
L’histoire de Now and Then commence dans les années 1970, lorsque John Lennon enregistre une démo chez lui, au Dakota Building à New York. Armé de son piano et de son magnétophone, il capture une mélodie fragile, hantée, intitule la cassette « For Paul » et l’archive. Après sa mort en 1980, Yoko Ono remet cette démo, ainsi que celles de Free As A Bird et Real Love, aux trois autres Beatles.
En 1995, dans le cadre du projet Anthology, McCartney, Harrison et Starr réussissent à achever les deux premiers morceaux avec l’aide de Jeff Lynne. Mais Now and Then pose problème : la qualité de l’enregistrement vocal de Lennon est trop mauvaise, parasitée par le bruit de fond du magnéto et les harmoniques du piano. Après quelques tentatives avortées, le projet est mis de côté.
Il faudra attendre 2022 pour qu’une nouvelle technologie permette de réaliser ce qui était jusqu’alors impensable.
L’IA au service de la restauration, pas de la création
La clef de voûte de cette résurrection musicale, c’est l’utilisation de l’intelligence artificielle développée par l’équipe de Peter Jackson pour son documentaire Get Back (2021). Baptisée MAL (Machine-Assisted Learning), cette IA est capable d’isoler, d’extraire et de clarifier chaque piste sonore, même sur une bande analogique mono.
C’est grâce à cet outil que la voix de Lennon a pu être « nettoyée » : l’IA a séparé la voix du piano, supprimé les bruits parasites et rétabli une clarté inédite, tout en préservant les inflexions subtiles du timbre de John. Ce travail n’aurait pas été possible sans une expertise musicale fine, c’est-à-dire humaine.
Et c’est là qu’intervient Giles Martin.
Giles Martin : la mémoire technique et émotionnelle des Beatles
Depuis les années 2000, Giles Martin est devenu l’ingénieur du son référent pour le catalogue Beatles. Il a supervisé la relecture sonore de Love (2006), les remix de Sgt. Pepper (2017), The White Album (2018), Abbey Road (2019), et Revolver (2022). Il a établi un lien tangible entre la mémoire paternelle et la maîtrise technologique contemporaine.
Dans Now and Then, son rôle est déterminant. Une fois la voix de Lennon restaurée, c’est lui qui orchestre la cohésion de l’ensemble :
- Il restaure et incorpore des parties de guitare de George Harrison enregistrées en 1995.
- Il guide les prises vocales et instrumentales récentes de Paul McCartney et Ringo Starr.
- Il ajoute un arrangement de cordes composé par Paul et enregistré à Capitol Studios, dans un style rappelant Eleanor Rigby.
- Il assure l’homogénéité sonore en fusionnant des pistes issues de trois époques différentes (1977, 1995, 2023).
Le résultat : une chanson poignante, où le souffle d’un Lennon posthume s’entrelace avec la mélancolie de McCartney et la sobriété rythmique de Starr.
Un hommage, pas une reconstitution
Contrairement aux craintes que l’on pourrait nourrir face à l’IA, Now and Then n’est pas un morceau composé artificiellement. Il s’agit d’une réalisation humaine, où la technologie a simplement permis de restaurer une matière sonore jusqu’alors inexploitable. Aucun mot n’a été généré par une machine. Chaque note chantée, chaque accord, chaque frappe de batterie vient d’un Beatle.
Giles Martin lui-même insiste : « On n’a pas utilisé l’IA pour créer la voix de John. C’est bien sa voix. Nous avons juste éliminé ce qui l’empêchait d’être entendue clairement. »
Ce soin du détail, ce respect du matériau originel, confèrent à Now and Then une dimension presque sacrée. Il ne s’agit pas d’un artifice, mais d’une mise en lumière tardive d’une vérité émotionnelle longtemps restée enfouie.
Un clip bouleversant, une transmission générationnelle
Le clip de Now and Then, réalisé par Peter Jackson, prolonge cette sensation d’au revoir. On y voit des images rares, des archives retravaillées, et des jeux de miroir entre les Beatles jeunes et vieillissants. Le montage crée un dialogue temporel : Lennon, filmé en Super 8, semble répondre à McCartney filmé en 2023. Le passé regarde le présent. L’absence se mêle à la persistance.
Giles Martin, en mettant en forme ce chant posthume, devient l’architecte d’une transmission. Il relie les fragments d’une histoire éclatée pour en faire un dernier souffle collectif.
La dernière pierre d’un mythe vivant
Now and Then n’est pas le plus grand morceau des Beatles, ni leur plus novateur. Mais il est peut-être le plus touchant. Il dit l’inachevé, le manque, la fidélité à une promesse ancienne. Il montre que même dans le silence et l’absence, une création peut renaître, à condition d’être portée avec amour, humilité et savoir-faire.
Et c’est ce qu’a réussi Giles Martin : offrir aux Beatles un dernier accord, ni artificiel ni forcé, mais profondément humain.
