Quand Giles Martin parle, c’est toute l’histoire de la musique britannique qui vibre en arrière-plan. Fils du légendaire Sir George Martin — le « cinquième Beatle » — et artisan de la remastérisation des chefs-d’œuvre du groupe de Liverpool, il n’est pas simplement un technicien du son. Il est aujourd’hui devenu une voix essentielle dans le débat sur la place de l’intelligence artificielle dans la création artistique.
En ce printemps 2025, Giles Martin est monté au créneau contre le projet de loi britannique Data (Use and Access) Bill, qui prévoit d’accorder aux géants de la tech un droit d’accès aux œuvres protégées par le droit d’auteur pour entraîner leurs modèles d’intelligence artificielle, sans autorisation préalable des créateurs. Une logique de l’« opt-out » — il faudrait donc que les artistes se signalent pour interdire l’usage de leur travail, au lieu que les entreprises aient à demander la permission. Pour Giles Martin, c’est une aberration juridique, artistique, et éthique.
Sommaire
- De Now and Then à la lutte contre l’exploitation numérique
- Un projet de loi contesté au nom de la justice artistique
- Un combat symbolique pour l’avenir de la création
- “Don’t Let It Be!” : un cri d’alarme transgénérationnel
- L’ombre bienveillante de George Martin
- Une bataille décisive pour les générations futures
De Now and Then à la lutte contre l’exploitation numérique
Ironie de l’histoire : Giles Martin est lui-même l’un des producteurs ayant utilisé l’intelligence artificielle pour redonner vie aux Beatles, avec Now and Then, chanson de John Lennon achevée grâce aux technologies d’isolement de voix en 2023. Mais cette prouesse technique ne doit pas être confondue avec une appropriation sans consentement.
« L’IA n’est pas le problème », explique-t-il. « C’est l’utilisation sauvage que certains en font. C’est comme dans La Petite Sirène : on ne peut pas laisser quelqu’un d’autre s’approprier ta voix. »
Ce combat, il ne le mène pas seul. À ses côtés, des figures comme Sir Elton John, Simon Cowell, ou encore l’association UK Music dénoncent une dérive inquiétante. Car derrière les promesses de l’IA — productivité, personnalisation, créativité automatisée — se cache une menace réelle : celle de l’effacement du rôle humain dans la création.
Un projet de loi contesté au nom de la justice artistique
Au cœur du débat, un article de la loi qui offrirait une exception au droit d’auteur pour les algorithmes d’entraînement à l’intelligence artificielle. Autrement dit : toute chanson, tout article, tout tableau, toute œuvre visuelle, toute voix, pourrait être utilisée sans permission par une IA générative, à moins que l’auteur n’en fasse expressément opposition. Une inversion des droits fondamentaux, dénoncée par de nombreux parlementaires, mais que le gouvernement britannique a jusqu’ici défendu bec et ongles.
Giles Martin le dit sans détour : « Cette législation est pensée par des financiers, pas par des artistes. On parle de musique, d’expression, de mémoire humaine. Pas de données. »
Il rappelle que les œuvres sont plus que des produits exploitables : elles sont le fruit d’un travail, d’une identité, d’une histoire. Et que ce qui est en jeu n’est pas seulement la rémunération, mais la reconnaissance.
Un combat symbolique pour l’avenir de la création
Ce débat dépasse la seule industrie musicale. Il pose une question cruciale à toute la société : que vaut une œuvre dans un monde où la machine peut l’imiter, la détourner, ou la dissoudre dans des milliards de paramètres statistiques ? Giles Martin appelle à une réforme qui protège, non qui dilue : « Il ne s’agit pas de s’opposer au progrès. Mais de faire en sorte que ce progrès respecte ceux qui ont nourri l’imaginaire collectif. »
Le paradoxe est cruel. Les artistes sont à la fois les sources d’inspiration des intelligences artificielles… et les grandes oubliées des projets de loi. Pourtant, sans eux, pas de matière. Pas de base. Pas d’âme.
“Don’t Let It Be!” : un cri d’alarme transgénérationnel
La campagne menée par The Daily Mail — avec ce titre évocateur, “Don’t Let It Be!”, clin d’œil ironique au classique des Beatles — prend une ampleur nationale. Elle mobilise des musiciens, des écrivains, des producteurs, des juristes, et même certains membres du Parlement. Le cœur de la mobilisation ? Une demande simple : que les artistes restent maîtres de leurs œuvres. Qu’aucun algorithme ne puisse extraire la voix de Lennon, les mots d’un romancier ou les harmonies de McCartney sans un contrat clair.
« La musique n’est pas une ressource comme une autre », répète Giles Martin. « On ne peut pas la piller comme on pompe une base de données. »
L’ombre bienveillante de George Martin
Dans cette mobilisation, l’héritage de George Martin plane en filigrane. Celui qui, dans les studios d’Abbey Road, avait aidé les Beatles à dépasser les frontières du possible, aurait sans doute partagé cette inquiétude : que la technologie ne serve plus la créativité humaine, mais la remplace. Giles Martin, en digne fils, perpétue cette vision d’une production musicale exigeante, inventive, mais toujours respectueuse du souffle humain.
Il le sait mieux que personne : sans George, sans les prises de son minutieuses, sans les arrangements subtils, sans l’écoute constante des musiciens, Sgt. Pepper, Revolver ou Abbey Road n’auraient jamais vu le jour. La musique, c’est d’abord une rencontre d’êtres vivants.
Une bataille décisive pour les générations futures
Au-delà de la préservation du passé, Giles Martin se bat pour l’avenir. Ce n’est pas seulement le legs des Beatles qu’il défend, mais la possibilité, pour de jeunes artistes, d’être protégés dans un monde numérique incertain. De ne pas être dépossédés de leurs créations. De ne pas voir leur voix, leurs textes, leur identité fondus dans une machine qui ne les créditera jamais.
La lutte engagée aujourd’hui en Grande-Bretagne pourrait bien préfigurer celle de toute une génération d’artistes face à une IA galopante, dans un monde où les lignes entre original et dérivé, auteur et outil, deviennent floues.
Et dans cette bataille, Giles Martin se pose en vigie. Pour qu’on n’oublie jamais que derrière chaque chanson, chaque arrangement, chaque note… il y a un cœur humain.
