Il est des chansons qui naissent dans la fulgurance, sans préméditation, comme une commande presque anodine. Et puis, sans que l’on sache très bien comment, elles deviennent des monuments. Live and Let Die appartient à cette catégorie. Écrite par Paul McCartney en 1973 pour le premier James Bond incarné par Roger Moore, la chanson fut d’abord perçue comme un exercice de style, une démonstration d’efficacité. Pourtant, cinquante ans plus tard, elle demeure l’un des sommets de sa carrière solo, régulièrement acclamée comme l’une des meilleures bandes originales de l’histoire du cinéma. Et ironie du sort : McCartney lui-même ne l’avait pas « vraiment estimée ».
Sommaire
- Une chanson que personne ne voulait voir chantée par McCartney
- McCartney, juge sévère de sa propre œuvre
- Une œuvre hybride entre artisanat et déflagration
- Le spectacle selon McCartney : une explosion qui dure
- Un morceau plus influent que prévu
- Un succès auquel McCartney ne croyait pas
Une commande, un réflexe d’artisan
Nous sommes en 1973. Paul McCartney, à la tête de son groupe Wings, est approché par les producteurs Albert R. Broccoli et Harry Saltzman. Ils cherchent une chanson pour Live and Let Die, neuvième volet de la saga James Bond et premier à mettre en scène Roger Moore. Plutôt que d’en faire un événement mondain, McCartney traite l’affaire comme un défi de songwriting : il lit le roman d’Ian Fleming en une journée, écrit la chanson dans la foulée, et contacte George Martin, le producteur historique des Beatles, pour la mise en musique.
« I sat down at the piano, worked something out and then got in touch with George Martin… Linda wrote the middle reggae bit of the song. » Ainsi naît, presque machinalement, l’un des hymnes les plus explosifs de la décennie.
Ce que Paul conçoit ici, c’est un collage musical audacieux : introduction solennelle, montée dramatique, break reggae inattendu, final symphonique — un patchwork stylistique d’une modernité saisissante, à mille lieues des standards habituels de l’univers bondien.
Une chanson que personne ne voulait voir chantée par McCartney
À peine le morceau terminé, une étrange surprise attend l’ex-Beatle : les producteurs du film le remercient… et demandent à George Martin qui allait vraiment l’interpréter. Shirley Bassey, déjà légendaire pour Goldfinger, est évoquée. Mais George Martin s’y oppose fermement. Il a produit cette chanson pour McCartney, avec McCartney, et entend la défendre comme telle.
La version de Wings, enregistrée d’un bloc aux studios AIR de Londres, devient donc la version définitive. Elle sera intégrée au générique du film, et s’imposera comme un classique instantané, culminant en tête des charts américains — un exploit encore rare pour un thème de Bond à l’époque — et obtenant une nomination aux Oscars.
McCartney, juge sévère de sa propre œuvre
Et pourtant, McCartney, dans un rare accès de modestie teinté de scepticisme, exprimera à plusieurs reprises un certain désamour pour la chanson. Dans The Lyrics, son recueil autobiographique, il confesse : « I didn’t rate it too much alongside some of the Bond themes that had gone before… like ‘From Russia With Love’ or ‘Goldfinger’. » À ses yeux, la chanson manquait de ce classicisme orchestral, de cette dramaturgie pure qui faisait la force des compositions de John Barry.
C’est peut-être justement parce qu’elle s’en détache qu’elle a autant marqué les esprits. Live and Let Die n’est pas une imitation : c’est une rupture, un choc. Elle transpose le monde de 007 dans les codes du rock des années 70, avec une modernité insolente. Ce n’est pas un générique feutré : c’est une ouverture canon.
Une œuvre hybride entre artisanat et déflagration
McCartney a toujours aimé écrire « sur commande ». Il l’avoue lui-même avec une humilité presque désarmante : « I’d like to write jingles really, I’m pretty fair at that, a craftsman. » Ce côté « artisan du hit » fait partie intégrante de son génie. Là où Lennon écrivait à la manière d’un diariste, introspectif et viscéral, McCartney a toujours revendiqué une part de métier, de professionnalisme. Un bon brief, une contrainte de temps, et il livre une mélodie immédiate, accrocheuse, singulière.
Live and Let Die n’échappe pas à cette logique : c’est un travail d’artisan hautement inspiré. Il fallait, en moins de trois minutes, exprimer le danger, le suspense, l’ironie et la violence raffinée du plus célèbre des agents secrets. McCartney ne s’encombre pas de pastiches : il invente un nouveau langage musical pour Bond.
Le spectacle selon McCartney : une explosion qui dure
Aujourd’hui, Live and Let Die est devenue une pierre angulaire des concerts de Paul. Elle fait office de climax scénique, avec ses explosions pyrotechniques, sa tension montante et son refrain dévastateur. Lors de sa dernière tournée Got Back, elle figurait encore en bonne place, avec son lot de feux d’artifice et de clins d’œil complices.
« One night I noticed a very old woman in the front row, and I thought, ‘Oh s**t, we’re going to kill her.’ », raconte-t-il avec humour. Ce goût du spectaculaire, cette maîtrise de la mise en scène, sont devenus partie intégrante de l’identité McCartney post-Beatles. Et Live and Let Die en est le catalyseur.
Un morceau plus influent que prévu
Au fil du temps, Live and Let Die s’est hissée parmi les morceaux les plus repris, réinterprétés et célébrés de McCartney. Guns N’ Roses en livrèrent une version heavy metal dans les années 1990, relançant la chanson auprès d’un public rock américain. Des générations d’artistes s’en sont inspirées pour conjuguer narration et énergie musicale, de Muse à Radiohead.
Ce qui n’était qu’une « commande » est devenu un standard.
Un succès auquel McCartney ne croyait pas
Dans l’histoire de la musique populaire, rares sont les artistes capables de créer un chef-d’œuvre sans le savoir. McCartney, avec Live and Let Die, est de ceux-là. Il la voyait comme un bon exercice. Le monde y a vu un coup de génie.
Et peut-être est-ce là le plus grand paradoxe de ce créateur prolifique : écrire, encore et toujours, sans se préoccuper du panthéon, mais en y entrant malgré lui. Une chanson que l’on vous conseille de ne pas sous-estimer. Paul, lui, l’a fait. Et c’est justement ce qui la rend encore plus éclatante.
