On associe volontiers Paul McCartney à l’excellence mélodique, à l’élégance pop, voire à une forme d’infaillibilité musicale. De Yesterday à Maybe I’m Amazed, son œuvre s’est imposée comme un socle de la musique populaire moderne. Mais dans l’ombre de cette perfection apparente, se cache un pan plus discret — celui des expérimentations ratées, des caprices artistiques, des faux pas. Parmi ceux-ci, un morceau revient souvent comme l’exemple typique de la chanson qui « n’a pas pris » : Mary Had a Little Lamb. Un morceau né dans la tendresse familiale, nourri de l’innocence enfantine… mais qui, aux yeux de McCartney lui-même, n’a jamais vraiment eu la stature d’un classique.
Et pourtant, cet échec mineur en dit long sur l’homme derrière le génie.
Sommaire
- Du militantisme à la comptine : une réponse inattendue
- Une berceuse sortie du salon familial
- Une réception mitigée, un succès tiède
- Le plastique noir comme juge de paix
- Une facette méconnue de McCartney : l’expérimentateur modeste
- Une chanson absente de la légende… mais présente dans le récit
- Le droit à l’échec, l’élégance du retrait
Du militantisme à la comptine : une réponse inattendue
En 1972, Paul McCartney est dans une phase charnière. Loin de la torpeur post-Beatles que certains prédisaient, il est déjà à la tête de Wings, groupe formé avec son épouse Linda, et engagé dans une reconquête artistique. Mais à la différence de ses ex-camarades, il ne veut pas uniquement démontrer son indépendance musicale : il veut aussi bousculer, surprendre, provoquer.
La preuve en est avec Give Ireland Back to the Irish, pamphlet politique sorti en réaction au Bloody Sunday et au conflit nord-irlandais. Le morceau, interdit d’antenne par la BBC, divise. Pour McCartney, habitué à l’accueil enthousiaste du public, cette censure marque un tournant. Il découvre que l’engagement frontal n’est pas toujours compatible avec sa sensibilité musicale. Et c’est dans ce contexte de tension qu’émerge, comme par contraste, une chanson à l’apparente légèreté désarmante : Mary Had a Little Lamb.
Une berceuse sortie du salon familial
À l’époque, McCartney est jeune père de famille. Il a trois enfants, et une grande partie de son quotidien se déroule loin des studios : à la campagne, au piano, avec les siens. Il raconte dans une interview : « Quand je suis chez moi, en train de jouer du piano, mon public ce sont souvent les enfants. » C’est dans cette atmosphère domestique, tendre, presque introspective, que naît l’idée d’adapter une comptine anglo-saxonne bien connue.
“The words were already written, you know,” explique-t-il sobrement. Il se contente de redécouvrir les paroles originales du poème, d’y poser une mélodie simple, douce, presque sucrée. Rien d’ironique, rien de cynique. Un geste pur, presque naïf.
Une réception mitigée, un succès tiède
Le titre sort en mai 1972, peu après le tumulte causé par Give Ireland Back to the Irish. Certains y voient une réponse moqueuse de McCartney à la presse qui l’a attaqué. D’autres y lisent une volonté sincère de s’éloigner du tumulte politique pour revenir à une forme de candeur. Lui-même, interrogé sur ses intentions, insiste : « I thought it was all very deep and all very nice. I see now, you know, it wasn’t much of a record. That’s all. It just didn’t really make it as a record. »
Ce jugement, abrupt, presque cruel, témoigne d’une lucidité rare chez un artiste de son calibre. Car si Mary Had a Little Lamb atteint la 9e place des charts britanniques — un score honorable pour la plupart des musiciens — pour McCartney, habitué à l’excellence, ce résultat fait office d’échec.
Le plastique noir comme juge de paix
La phrase clé de McCartney, “That’s what tells — the black plastic,” en dit long sur sa conception du succès. Ce n’est ni la beauté subjective d’un morceau, ni son intention initiale, ni même son originalité qui importe à ses yeux : c’est sa capacité à s’inscrire dans le sillon du vinyle, à vivre dans l’écoute, à séduire au-delà de son cadre initial. Le disque — ce médium physique, noir, tangible — est le juge final.
Ce regard presque commercial, très « songwriter anglo-saxon », contraste avec l’image parfois idéalisée de McCartney en poète mélodiste. Il est, au fond, un artisan : ce qui compte, c’est que la chanson fonctionne. Et Mary Had a Little Lamb, dans son esprit, n’a tout simplement pas fonctionné.
Une facette méconnue de McCartney : l’expérimentateur modeste
Ce morceau révèle pourtant une qualité moins souvent mise en avant dans les éloges biographiques : l’humilité de McCartney face à ses propres limites. Il sait reconnaître un échec. Il l’accepte sans détour. Et il continue, sans amertume.
D’ailleurs, Mary Had a Little Lamb ne fut pas la seule tentative hasardeuse de McCartney. Des chansons comme Bip Bop, Temporary Secretary ou encore certaines digressions électroniques de la fin des années 1980, ont souvent dérouté critiques et fans. Mais elles témoignent toutes d’un même refus de la norme, d’une volonté de ne jamais se laisser enfermer dans une formule.
Là où d’autres se seraient retranchés dans le classicisme ou la répétition de leurs succès, McCartney a toujours préféré courir le risque de l’étrangeté.
Une chanson absente de la légende… mais présente dans le récit
Aujourd’hui, Mary Had a Little Lamb n’est mentionnée que rarement dans les anthologies Beatles ou les rétrospectives de Wings. Elle n’a pas sa place sur les compilations, elle ne figure pas dans les concerts nostalgiques, elle n’est pas citée dans les débats passionnés entre fans.
Et pourtant, elle occupe une place à part dans la cartographie intime de McCartney. Celle d’une tentative. D’un élan du cœur. D’un moment de sincérité artistique qui n’a pas rencontré son public. Et qui, loin d’être un fardeau, semble avoir conforté Paul dans sa capacité à rebondir.
Car après Mary Had a Little Lamb, viendra My Love, puis Band on the Run, et toute une série de chefs-d’œuvre qui redonneront à McCartney son trône dans le panthéon de la pop.
Le droit à l’échec, l’élégance du retrait
Au fond, ce que cette chanson raconte, c’est qu’un immense artiste peut aussi rater. Et que ce n’est pas grave. Bien au contraire. Mary Had a Little Lamb, avec sa mélodie enfantine, son texte naïf, son tempo candide, est la preuve que McCartney n’a jamais craint de se montrer vulnérable. Et c’est peut-être là, au-delà des harmonies parfaites et des refrains immortels, que se niche sa grandeur : dans sa capacité à échouer avec grâce.
Il l’a dit lui-même, sans détour : “It just didn’t really make it.” Mais parfois, ce qui ne « marche pas » devient précisément ce qui éclaire les réussites futures.
Et dans les sillons de ce disque oublié, on entend encore, quelque part, le rire d’un enfant, le tintement d’un piano dans une ferme écossaise, et la voix d’un père qui chante, sans calcul, pour les siens.
