Le 8 mai 1970, Let It Be faisait son apparition dans les bacs. Pour le grand public, il s’agissait là du dernier mot des Beatles. Pourtant, dans la chronologie intime du groupe, il s’agissait d’un épilogue enregistré bien avant Abbey Road, leur véritable adieu en studio. Ainsi, Let It Be cristallise toutes les contradictions d’un groupe légendaire en délitement, entre ambitions avortées, éclats de génie, amitiés brisées et ultimes sursauts d’unité. C’est un disque autant mythifié que mal compris. Voici l’histoire complexe et poignante de ce dernier chapitre officiel.
Sommaire
- Une illusion d’adieu : le concert sur le toit comme symbole trompeur
- Le projet “Get Back” : retour à l’essentiel ou mirage artistique ?
- De Twickenham à Savile Row : quand Apple devient sanctuaire
- Un concert, une caméra, et l’histoire qui bascule
- Un album sans maître : du chaos de Glyn Johns à la patte de Phil Spector
- “Let It Be” sort enfin, mais trop tard
- Le regard de 2025 : réévaluer la beauté fragile d’un adieu
- “Let It Be” : une fin sans chute
Une illusion d’adieu : le concert sur le toit comme symbole trompeur
Le 30 janvier 1969, les passants du quartier de Savile Row à Londres eurent la surprise d’assister à un concert impromptu sur le toit de l’immeuble Apple Corps. Les Beatles y jouèrent quelques morceaux, accompagnés de Billy Preston à l’orgue. Cette scène culte, capturée dans le film Let It Be et revisitée par Peter Jackson dans son documentaire Get Back, est longtemps restée dans l’imaginaire collectif comme le dernier souffle public du groupe. L’image est belle : quatre musiciens réunis dans le froid de l’hiver londonien, jouant comme au premier jour, tandis que la police tente d’interrompre ce moment suspendu.
Pourtant, l’histoire ne s’arrête pas là. Moins de deux mois plus tard, les Beatles sont de retour en studio. Ils se consacrent à l’enregistrement d’un autre album, qui sortira avant Let It Be : Abbey Road, chef-d’œuvre crépusculaire dont la cohérence formelle contraste avec le désordre du projet Get Back. Dès lors, Let It Be, bien que postérieur dans les rayons, est antérieur dans l’intimité du groupe.
Le projet “Get Back” : retour à l’essentiel ou mirage artistique ?
L’idée initiale de Let It Be était séduisante : filmer les Beatles en train de créer un nouvel album dans une ambiance live, brute, spontanée. Un retour aux racines, loin des expérimentations de Sgt. Pepper ou du White Album. En janvier 1969, le groupe entame donc des répétitions dans les studios froids de Twickenham. Il s’agit, en théorie, de préparer un concert télévisé accompagné d’un documentaire sur les coulisses du travail collectif.
Mais le rêve tourne vite à la désillusion. L’absence de chaleur humaine et acoustique du hangar, les tensions larvées entre les membres, et le flou artistique du projet provoquent des accrochages. George Harrison quitte même temporairement le groupe le 10 janvier, excédé par l’attitude condescendante de Paul et la passivité de John.
Pourtant, en dépit des frictions, la magie opère par instants. Des chansons naissent : “Don’t Let Me Down”, “Two of Us”, “I’ve Got a Feeling”. On entend aussi des esquisses qui réapparaîtront ailleurs, comme “All Things Must Pass” ou “Maxwell’s Silver Hammer”. Les Beatles rejouent aussi des classiques de leur jeunesse, comme pour ranimer la flamme. Ces jam-sessions révèlent une complicité musicale intacte malgré les tensions.
De Twickenham à Savile Row : quand Apple devient sanctuaire
Face à l’ambiance morose de Twickenham, les Beatles décident de se replier dans leurs propres locaux, au 3 Savile Row. C’est là, dans le sous-sol transformé en studio d’enregistrement, que le projet prend une tournure plus humaine. Le confort du lieu, l’atmosphère feutrée, et surtout l’arrivée de Billy Preston, ami de longue date croisé dans les clubs de Hambourg, agissent comme une bouffée d’air frais. “C’était comme une respiration”, confiera George. Preston, en véritable “cinquième Beatle”, apporte une légèreté, une bonne humeur et un groove qui relance les sessions.
La seconde moitié de janvier est productive : “Get Back” prend forme, “Let It Be”, “The Long and Winding Road” ou encore “For You Blue” s’affinent. Les Beatles se retrouvent, certes avec des cicatrices, mais aussi une volonté commune de faire aboutir quelque chose.
Un concert, une caméra, et l’histoire qui bascule
Le projet de concert final, censé clore le film documentaire, fait l’objet de mille hypothèses : amphithéâtre antique, paquebot, désert… Finalement, ce sera le toit du siège d’Apple. Le 30 janvier 1969, les Beatles montent sur la terrasse et livrent un set de 42 minutes, parmi leurs plus belles performances live. Loin du barnum, cette scène aérienne possède une force cinématographique rare. C’est aussi la dernière fois que les quatre Beatles jouent ensemble devant un public, aussi impromptu soit-il.
Le lendemain, les caméras tournent encore : dans le sous-sol, le groupe enregistre “Let It Be”, “Two of Us” et “The Long and Winding Road”. Ces moments filmés sont les toutes dernières images des Beatles en train de jouer ensemble.
Un album sans maître : du chaos de Glyn Johns à la patte de Phil Spector
La suite est une longue errance. Glyn Johns, ingénieur du son, est chargé de monter un album à partir des heures d’enregistrement accumulées. Il propose une première version brute, authentique, fidèle à l’esprit documentaire voulu à l’origine. Mais le groupe rejette ce mix, jugé trop imparfait.
Le projet est mis en sommeil pendant plus d’un an. En janvier 1970, Paul, George et Ringo retournent en studio pour enregistrer “I Me Mine” et ajouter des overdubs sur “Let It Be”. Mais rien n’avance vraiment. Le tournage est terminé, les bandes sont prêtes, mais personne ne semble vouloir porter l’album.
C’est alors que John Lennon, désormais éloigné de la gestion du groupe, suggère d’en confier la postproduction à Phil Spector, célèbre pour son “Wall of Sound”. Spector transforme le matériel brut en une œuvre orchestrale, ajoutant cordes, chœurs, arrangements grandiloquents. Sur “The Long and Winding Road”, notamment, ces ajouts outranciers indignent Paul McCartney : “Il a mis des dames qui chantent sur ma chanson sans me demander.” Ce conflit artistique contribuera à précipiter l’annonce de sa séparation d’avec les Beatles quelques semaines plus tard.
“Let It Be” sort enfin, mais trop tard
Le 8 mai 1970, Let It Be est officiellement publié, accompagné d’un somptueux livret photographique. Mais le cœur n’y est plus. Le groupe n’existe déjà plus : Paul a annoncé son départ un mois plus tôt. Les Beatles sont devenus un mythe.
Le disque, malgré son statut historique, reçoit un accueil critique mitigé. Certains lui reprochent son aspect décousu, ses relents de malaise. D’autres saluent sa sincérité, son dépouillement, sa puissance émotionnelle. “Let It Be”, la chanson-titre, devient un hymne universel de réconfort. “Across the Universe”, revisitée par Spector, garde sa poésie cosmique. “I’ve Got a Feeling” montre un groupe encore capable de swinguer avec intensité.
Le regard de 2025 : réévaluer la beauté fragile d’un adieu
Avec le documentaire The Beatles: Get Back de Peter Jackson, sorti en 2021, un autre regard s’est imposé. Grâce à des dizaines d’heures de pellicule restaurée, on découvre des Beatles bien loin du mythe de la discorde : blagueurs, complices, inspirés. Ringo le résume bien : “Il y avait beaucoup de joie.” Paul ajoute : “C’est un bonheur de les voir rire ensemble.” Le spectateur assiste à une dynamique d’atelier créatif, non à une implosion.
Cette relecture historique permet de revaloriser Let It Be comme ce qu’il est réellement : non pas une œuvre de déchirement, mais une tentative sincère, imparfaite mais émouvante, de rester ensemble malgré tout. Une réconciliation artistique au cœur de la dislocation humaine.
“Let It Be” : une fin sans chute
Ce qui rend Let It Be si singulier dans l’histoire des Beatles, c’est qu’il n’est ni un vrai album concept, ni une simple collection de titres. C’est un instantané. Un album de transition devenu posthume. Une tentative de capter la musique à l’état brut, devenue une œuvre produite à outrance. Une contradiction permanente.
Mais cette contradiction, c’est aussi celle des Beatles eux-mêmes. Un groupe toujours en avance sur son temps, mais rattrapé par son humanité. Let It Be, ce n’est pas la fin qu’ils avaient prévue. C’est la fin qui leur est arrivée.
