Le 26 avril 1982, une onde de choc artistique et émotionnelle traversa le monde de la pop. Paul McCartney dévoilait Tug of War, un album somptueux, foisonnant, qui marquait bien plus qu’un simple retour discographique. Pour la première fois depuis la dissolution de Wings — même si le groupe n’était plus que l’ombre de lui-même depuis la fin des années 1970 — McCartney signait un disque sous son seul nom, porté par une production ambitieuse, des collaborations prestigieuses, et le poids du deuil de John Lennon. Ce n’était pas seulement un nouvel opus : c’était une déclaration d’intention.
Sommaire
- De la fin des illusions à la renaissance créative
- “Ebony and Ivory” : une pop universelle au sommet des charts
- Ringo, Carl et les autres : une constellation de fidèles et de légendes
- “Here Today” : l’adieu silencieux de Paul à John
- Un disque charnière dans une décennie trouble
- Leçons de guerre, leçons de paix
- Héritage d’un sommet oublié
De la fin des illusions à la renaissance créative
Lorsque McCartney II sort en mai 1980, il témoigne d’un musicien en repli, curieux de sons électroniques, seul maître à bord, bricoleur génial dans son studio écossais. L’accueil est mitigé, mais l’album acquiert au fil des années un statut culte. Deux ans plus tard, avec Tug of War, Paul change radicalement de cap. Le contexte a tout bouleversé. Entretemps, Lennon a été assassiné le 8 décembre 1980. Cette tragédie intime et collective hante chaque note de ce nouvel album, et en particulier “Here Today”, bouleversante lettre posthume à son alter ego disparu.
Mais Tug of War n’est pas un requiem. C’est au contraire une œuvre foisonnante, une mosaïque de styles, de rencontres, de vibrations. McCartney, en retrouvant George Martin, entame une véritable résurrection artistique. Le producteur des Beatles, à la manœuvre pour la première fois depuis Live and Let Die en 1973, apporte sa science de l’orchestration, son oreille méticuleuse, sa capacité à magnifier les chansons sans jamais les figer. Ensemble, ils bâtissent un disque au souffle classique, audacieux et populaire.
“Ebony and Ivory” : une pop universelle au sommet des charts
Dès la sortie du premier single, le ton est donné. “Ebony and Ivory”, duo lumineux avec Stevie Wonder, atteint le sommet des hit-parades britanniques et américains. Trois semaines en tête au Royaume-Uni, un raz-de-marée radio aux États-Unis : le titre devient l’un des plus gros succès commerciaux de McCartney en solo. Le message de tolérance, peut-être naïf pour certains, mais indéniablement sincère, résonne dans un monde toujours fracturé. C’est aussi le symbole d’un Paul qui, plutôt que de se replier dans la mélancolie, choisit le dialogue, l’harmonie, la couleur.
D’un point de vue musical, le titre illustre cette capacité unique de McCartney à concevoir des chansons d’une efficacité mélodique immédiate. Le piano, les harmonies croisées, la douceur du tempo : tout évoque les grandes ballades soul-pop des années 70, mais avec cette touche McCartney inimitable.
Ringo, Carl et les autres : une constellation de fidèles et de légendes
L’un des charmes profonds de Tug of War tient à sa galerie de collaborateurs. On y retrouve bien sûr Ringo Starr, frère de toujours, qui pose sa batterie ronde et chaleureuse sur “Take It Away”, un morceau entraînant dont les cuivres en fin de piste rappellent étrangement l’euphorie de “Got to Get You Into My Life”. Ce clin d’œil n’est pas anodin : il inscrit Tug of War dans une continuité esthétique avec les Beatles, sans jamais tomber dans l’imitation.
Mais McCartney ne se contente pas de faire appel aux anciens compagnons. Il convoque aussi ses idoles. Carl Perkins, pionnier du rockabilly et influence majeure des débuts Beatles, vient poser sa voix rocailleuse sur “Get It”, un duo nostalgique et espiègle. Perkins incarne la source, l’ADN originel du rock que McCartney n’a jamais renié. Ce n’est pas une reprise, c’est un hommage vivant.
On croise également Eric Stewart (10cc), musicien raffiné et futur partenaire de coécriture sur Press to Play, ainsi que des musiciens venus d’univers variés : Andy Mackay de Roxy Music, le batteur de jazz Steve Gadd, le bassiste Stanley Clarke, ou encore Dave Mattacks, pilier de Fairport Convention. Tous apportent leur couleur, leur élégance, dans un album qui réussit l’impossible : mêler la sophistication technique à la chaleur humaine.
“Here Today” : l’adieu silencieux de Paul à John
Parmi les douze titres de Tug of War, il en est un qui fige le temps. “Here Today”, écrite comme une conversation imaginaire avec Lennon, est sans doute la plus belle chanson que McCartney ait dédiée à son ancien partenaire. Elle est à la fois simple et déchirante, pudique et sincère. “And if I said I really knew you well, what would your answer be?” chante-t-il, la voix un peu tremblante, accompagnée d’un quatuor à cordes discret.
George Martin, ici encore, fait preuve de délicatesse. Aucun effet superflu, juste une ambiance feutrée, comme si l’on entrait dans la mémoire d’un homme encore secoué par le drame. “Here Today” s’inscrit dans la grande tradition des ballades élégiaques de McCartney, aux côtés de “Yesterday”, “For No One” ou “My Love”, mais avec une gravité nouvelle. C’est l’un de ces morceaux qui grandit à chaque écoute, et qui, en quelques minutes, parvient à dire l’indicible.
Un disque charnière dans une décennie trouble
Tug of War sort dans une période de transition, à la fois pour Paul et pour le paysage musical mondial. Le punk est passé par là, la new wave est en plein essor, le disco vit ses dernières heures, le hip-hop naît dans les rues du Bronx. Dans ce contexte, le classicisme apparent du disque pourrait sembler décalé. Et pourtant, il trouve son public. Il se classe numéro un au Royaume-Uni pendant deux semaines, s’empare du sommet des charts américains à la fin du mois de mai, devient disque d’or et de platine en quelques jours.
Ce succès n’est pas seulement commercial. En 1983, Paul reçoit deux BRIT Awards, preuve que la critique britannique, souvent plus sévère à son égard que le public américain, reconnaît cette fois l’ampleur de son geste artistique. C’est aussi un tournant : McCartney s’éloigne définitivement de la formule Wings, adopte une posture de chanteur-compositeur-metteur en scène, entouré de musiciens d’élite.
Leçons de guerre, leçons de paix
Le titre de l’album — Tug of War, littéralement “tir à la corde” — résume parfaitement la tension qui parcourt l’ensemble du disque. On y entend des luttes intimes, des conflits d’ego, mais aussi des appels à la réconciliation. McCartney, homme de paix dans un monde agité, navigue entre introspection (“Wanderlust”, “Somebody Who Cares”) et explosions pop (“Ballroom Dancing”, “The Pound Is Sinking”).
C’est cette dualité qui fait la richesse de l’album. Il ne s’agit pas d’un manifeste politique, ni d’un repli nostalgique, mais d’un dialogue permanent entre les pôles qui ont toujours structuré l’œuvre de McCartney : l’ombre et la lumière, la forme et l’émotion, la solitude du studio et la chaleur de la scène.
Héritage d’un sommet oublié
Aujourd’hui encore, Tug of War demeure un album méconnu du grand public, souvent éclipsé par les travaux plus expérimentaux des années 70 ou les grands tubes des années 60. Et pourtant, il est peut-être l’un des plus équilibrés de la discographie solo de Paul. Ni passéiste, ni révolutionnaire, il parvient à capter l’essence de ce que McCartney a toujours su faire mieux que quiconque : créer des ponts. Entre les générations, entre les genres, entre les vivants et les absents.
C’est aussi un disque qui a ouvert la voie à une décennie prolifique. Sans lui, pas de Pipes of Peace, ni de Flowers in the Dirt, pas de collaborations avec Elvis Costello, pas de renaissance scénique. En cela, Tug of War est un jalon. Un carrefour. Une guerre gagnée contre l’oubli.
