Du psychédélisme de Strawberry Fields Forever aux sons industriels de Nine Inch Nails, le Mellotron noir de John Lennon a connu mille vies. Cet instrument unique, à la frontière de l’analogique et du fantomatique, a traversé les décennies, inspirant des générations d’artistes, de Genesis à Radiohead. Resté longtemps dans l’ombre, il est devenu un mythe sonore, symbole de résilience créative et de magie organique dans un monde numérique.
Sommaire
- Une invention avant-gardiste au cœur du rock psychédélique
- La rencontre du Mellotron et des Beatles
- Le Mellotron noir de Lennon : une autre histoire
- De Weybridge à Hollywood : l’instrument fantôme de l’industriel
- Une renaissance dans l’ombre
- Le Mellotron, éternel recommencement
Une invention avant-gardiste au cœur du rock psychédélique
Avant que les synthétiseurs analogiques ne redéfinissent le paysage musical des années 1970, un instrument étrange et fascinant avait conquis les studios des plus grands noms du rock progressif et psychédélique : le Mellotron. Véritable créature sonore, moitié machine, moitié orchestre mécanique, il ouvrait aux musiciens de studio les portes d’un monde onirique, fait de flûtes vacillantes, de cordes spectrales et de chœurs d’outre-monde.
Conçu dans les années 1950 par l’Américain Harry Chamberlin, le Mellotron repose sur un principe aussi simple qu’ingénieux : chaque touche du clavier déclenche la lecture d’une bande magnétique contenant un enregistrement d’un instrument réel. Le résultat, volontairement imparfait, est à la fois organique et surnaturel. Ce charme spectral n’échappera pas aux pionniers du rock britannique. Très vite, le Mellotron devient l’un des emblèmes sonores de la fin des années 60.
Parmi ses premiers champions : Mike Pinder des Moody Blues, Tony Banks de Genesis, ou encore Robert Fripp de King Crimson. Mais c’est sans doute par son apparition dans une chanson des Beatles qu’il deviendra légendaire.
La rencontre du Mellotron et des Beatles
C’est au cours des sessions de Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band, en 1966, que le Mellotron fait son entrée dans le cercle sacré des Beatles. John Lennon, alors en pleine gestation du morceau Strawberry Fields Forever, cherche à traduire en son les visions troubles et nostalgiques de son enfance à Liverpool. À ses côtés, Paul McCartney suggère d’ouvrir la chanson par une boucle de flûte jouée au Mellotron. L’idée est simple, presque brute, mais le résultat est saisissant.
Ce motif, enregistré au EMI Studio Two, devient l’un des plus célèbres de toute l’histoire du rock. Le Mellotron y joue un rôle central, conjuguant modernité technologique et émotion ancienne, et imposant une ambiance de conte brumeux qui fait du morceau un jalon du psychédélisme britannique.
L’instrument utilisé alors est un Mellotron Mk II, modèle emblématique, d’un encombrement certain, mais d’une richesse sonore inégalée. Il ne sera pas conservé par les Beatles. Selon les recherches croisées de fans et de spécialistes, il est retourné à Streetly Electronics – le nouveau nom de la firme Bradmatic Ltd de Birmingham – après usage. Il connaîtra une vie bien remplie entre les mains des Zombies (sur Odessey and Oracle), puis de Jeff Lynne (ELO), puis de Chip Hawkes (The Tremeloes).
Le Mellotron noir de Lennon : une autre histoire
Mais l’histoire ne s’arrête pas là. John Lennon, fasciné par l’instrument, commande personnellement un modèle noir très rare du Mellotron Mk II, un des six exemplaires fabriqués dans cette teinte. Cet appareil singulier, plus personnel, n’est pas celui utilisé sur Strawberry Fields Forever mais devient un fidèle compagnon de ses expérimentations domestiques. Il est utilisé dans son manoir de Weybridge, notamment pour les enregistrements avant-gardistes réalisés avec Yoko Ono, comme le déroutant Unfinished Music No. 1: Two Virgins.
Transporté avec le couple à Tittenhurst Park, puis aux États-Unis, ce Mellotron noir est mis à l’épreuve lors des sessions de Imagine mais s’avère inutilisable : les bandes magnétiques sont emmêlées, les sons aléatoires. Il est alors relégué au sous-sol du Record Plant à New York. Et c’est là, oublié, que commence une seconde vie bien plus inattendue.
De Weybridge à Hollywood : l’instrument fantôme de l’industriel
Durant les années 1980, tandis que les claviers numériques supplantent les anciennes machines analogiques, le Mellotron semble tombé en désuétude. Seule une poignée de groupes, comme Orchestral Manoeuvres in the Dark, osent encore l’utiliser. Mais dans l’ombre des majors, le Mellotron noir de Lennon passe entre les mains de Jimmy Iovine et Ted Field, fondateurs du label Interscope Records. Objet de fétichisme plus que d’usage, il trône quelque temps dans les bureaux californiens du label.
C’est là que le croise un jeune homme tourmenté nommé Trent Reznor.
Fondateur de Nine Inch Nails, Reznor cherche à échapper au carcan de son premier contrat discographique. Il vient d’être révélé avec Pretty Hate Machine, mais rêve d’un son plus cru, plus brutal, plus viscéral. C’est à Interscope qu’il trouvera l’appui nécessaire pour enregistrer Broken, EP furieux et cathartique de 1992. Et dans ce contexte ultra-moderne, peuplé de synthétiseurs dernier cri et d’ordinateurs Macintosh, le Mellotron noir de Lennon entre en scène.
Installé dans une maison mythique pour de sombres raisons – 10050 Cielo Drive à Los Angeles, théâtre du meurtre de Sharon Tate – le studio improvisé par Reznor devient un lieu de convulsion sonore. Au cœur de ce maelström, le Mellotron intervient comme une voix spectrale, distillant ses sonorités vacillantes au milieu des guitares saturées et des cris numériques. L’instrument, vieux de plus de vingt ans, insuffle une étrangeté organique à une musique profondément industrielle.
Une renaissance dans l’ombre
À partir de là, le Mellotron ressurgit régulièrement dans l’univers de Reznor. Il apparaît sur The Downward Spiral (1994), puis sur Antichrist Superstar de Marilyn Manson, que Reznor coproduit. Cette réappropriation underground d’un instrument rétro provoque un effet de mode inattendu : Radiohead s’en empare pour OK Computer, Oasis pour (What’s the Story) Morning Glory?, et bientôt toute une génération d’artistes redécouvre les charmes du Mellotron.
En 2009, l’instrument de Lennon, désormais bien fatigué, est envoyé chez Streetly Electronics pour une restauration complète. Les bandes d’origine, remises en état, sont confiées à Paul McCartney. Clin d’œil du destin, le musicien qui avait eu l’idée d’introduire le Mellotron dans Strawberry Fields en récupère les bobines originales. L’instrument, lui, retourne chez Interscope, devenu un témoin silencieux d’un demi-siècle de mutations musicales.
Le Mellotron, éternel recommencement
L’histoire du Mellotron noir de John Lennon est celle d’un instrument survivant. Né dans les laboratoires analogiques des années 60, il traverse les décennies comme un fantôme inspirant, apparaissant là où on l’attend le moins. Sa voix, ni tout à fait humaine, ni tout à fait mécanique, a su captiver des générations entières, de John Lennon à Trent Reznor, de Mike Pinder à Thom Yorke.
Aujourd’hui encore, les sonorités du Mellotron hantent les productions modernes. Des logiciels le recréent, des groupes l’imitent, mais rien n’égale le frisson d’un véritable Mk II sous les doigts d’un musicien habité. L’instrument n’est plus seulement un outil : il est devenu un symbole. Celui de la fragilité dans le monde numérique, de la mémoire dans un présent instable, de l’émotion humaine contre la froideur de la machine.
