En mai 2025, Paul McCartney s’engage aux côtés de 400 artistes britanniques pour défendre le droit d’auteur face aux dérives de l’intelligence artificielle. À travers une lettre ouverte au gouvernement, ils réclament transparence et rémunération pour les œuvres utilisées dans l’entraînement des modèles d’IA. McCartney incarne la voix morale de ce combat, refusant que la création artistique soit captée sans consentement. Une prise de position forte qui questionne l’avenir de la culture à l’ère algorithmique.
Plus de soixante ans après avoir coécrit Yesterday, la chanson la plus reprise de l’histoire de la musique, Sir Paul McCartney continue de défendre la création artistique comme un acte sacré, inaliénable. Mais cette fois, ce n’est pas sur scène, ni en studio que le combat se mène. En mai 2025, c’est depuis les bancs de Westminster que s’élève la voix du légendaire musicien, aux côtés de centaines d’artistes, écrivains, producteurs et acteurs culturels britanniques, pour alerter contre ce qu’ils perçoivent comme une menace existentielle : la captation massive d’œuvres artistiques par l’intelligence artificielle sans transparence, ni compensation.
L’ancien Beatle fait partie des 400 signataires d’une lettre ouverte adressée au Premier ministre britannique, Sir Keir Starmer. Parmi eux, on retrouve des figures emblématiques telles qu’Elton John, Dua Lipa, Florence Welch, Russell T Davies, Simon Rattle, Robbie Williams ou encore Annie Lennox. Cette mobilisation exceptionnelle a pour objet de défendre un amendement clé au projet de loi sur les données (Data Use and Access Bill), qui vise à imposer aux entreprises technologiques la divulgation des œuvres utilisées dans l’entraînement de leurs modèles d’IA générative.
Un front commun entre les piliers de la création britannique, réclamant une chose simple : que leur œuvre ne soit pas pillée au nom de la technologie sans leur consentement, sans leur rémunération, sans respect de leur droit moral.
Sommaire
- Un cri d’alarme collectif
- McCartney et le spectre du pillage numérique
- Un combat qui dépasse les Beatles
- L’ombre des GAFAM
- Un précédent pour l’Europe
- Un « sang vital » à préserver
- La parole de Paul : un poids moral
- Le gouvernement sous pression
- Une affaire de civilisation
Un cri d’alarme collectif
« Le droit d’auteur créatif est le sang vital des industries culturelles », affirme la lettre, dans un passage central. Et de rappeler que ces industries ne sont pas marginales : elles emploient 2,4 millions de personnes à travers le Royaume-Uni. Elles façonnent aussi l’image internationale du pays, incarnent son identité, nourrissent son économie et irriguent son tissu social.
Le projet d’amendement défendu prévoit une obligation de transparence pour les développeurs d’intelligence artificielle, notamment ceux qui utilisent des textes, images, musiques ou vidéos pour entraîner leurs algorithmes. L’objectif ? Savoir si des œuvres protégées par le droit d’auteur ont été exploitées sans licence. Et si tel est le cas, envisager une régulation équitable, fondée sur des principes de transparence et de rémunération.
Cet appel à l’action ne vise pas à freiner le progrès – bien au contraire. La lettre insiste : « Nous ne sommes pas contre l’innovation. L’histoire de la création est aussi celle de l’adoption rapide des nouvelles technologies. Mais il y a une différence entre adopter une technologie et être dépossédé par elle. »
McCartney et le spectre du pillage numérique
Paul McCartney, dans une récente interview accordée à la BBC, ne mâchait pas ses mots : « Un jeune artiste écrit une belle chanson… et il n’en possède rien. Quiconque peut ensuite s’en servir, la copier, la manipuler. » L’ex-Beatle pointe ainsi du doigt une mécanique bien connue des plateformes d’IA : la formation d’algorithmes sur des corpus vastes – souvent protégés – sans que les créateurs originels ne soient ni identifiés, ni rémunérés, ni même informés.
« L’argent va bien quelque part », ajoute-t-il. « Alors pourquoi ne pas le reverser à celui qui a écrit Yesterday ? »
Ce n’est pas seulement une formule. Car Yesterday, écrite par McCartney seul en 1965, est devenue le parangon même d’un standard universel. Imaginons un instant qu’un modèle d’IA soit capable d’imiter ce style, ce phrasé, cette sensibilité, pour produire une chanson « dans l’esprit de Paul McCartney ». Si cela devient monnayable, sans que McCartney lui-même ne soit partie prenante du processus, alors le droit d’auteur tel que nous le connaissons est vidé de son sens.
Un combat qui dépasse les Beatles
Ce combat n’est pas seulement celui d’un musicien nostalgique. Il cristallise une tension majeure du XXIe siècle : entre créativité humaine et puissance computationnelle, entre l’expression individuelle et la reproduction automatisée, entre l’artiste et l’algorithme.
Baroness Beeban Kidron, à l’origine de l’amendement parlementaire, résume parfaitement l’enjeu : « Le Royaume-Uni peut devenir un leader mondial dans la chaîne de valeur de l’IA. Mais cela nécessite une chose essentielle : la transparence. Sans cela, pas de marché de licences, pas de respect des créateurs, pas d’industrie durable. »
Kidron, elle-même ancienne réalisatrice, voit dans l’amendement qu’elle porte une condition de survie pour l’économie créative. À ses côtés, des entreprises comme Liverpool University Press, des maisons de disques, des sociétés de production télévisuelle, et des artistes de tous horizons, rappellent que sans protection juridique, c’est toute la chaîne qui vacille.
L’ombre des GAFAM
En filigrane de ce débat se dessine une opposition frontale : celle entre les industries culturelles nationales et les géants technologiques internationaux, principalement américains, détenteurs des plateformes les plus puissantes de traitement algorithmique.
Les signataires s’inquiètent de voir des entreprises comme OpenAI, Meta ou Google extraire de vastes volumes de contenus sans contrôle, pour générer des textes, images, chansons… qui concurrencent ensuite directement les artistes originaux sur le marché. Le terme « free riding », ou parasitisme économique, revient fréquemment dans les débats. L’un des scénarios les plus redoutés est celui d’un écosystème culturel capturé par les algorithmes, dans lequel les créateurs ne seraient plus qu’un souvenir historique.
Un précédent pour l’Europe
Le Royaume-Uni, souvent pionnier dans l’arbitrage entre innovation et régulation, est observé de près par ses voisins européens. Si l’amendement Kidron venait à être adopté, il poserait un jalon dans l’histoire du droit d’auteur à l’ère de l’intelligence artificielle. Il permettrait de redéfinir les contours de l’exploitation licite d’une œuvre : non plus seulement sa reproduction ou sa diffusion, mais son ingestion algorithmique, une notion juridiquement neuve, mais de plus en plus cruciale.
Cette avancée s’inscrirait dans la lignée de la directive européenne sur le droit d’auteur de 2019, mais en l’adaptant aux réalités de l’IA générative. Pour McCartney, ce combat est donc aussi celui d’une vision européenne et humaniste de la création : celle qui valorise l’effort individuel, la singularité, l’émotion.
Un « sang vital » à préserver
La métaphore du « sang vital » utilisée dans la lettre n’est pas anodine. Elle rappelle que sans rémunération, sans droit moral, sans reconnaissance, la création se vide de sa substance. La liberté d’inventer, de composer, de raconter, suppose un cadre protecteur. Sans cela, c’est l’érosion progressive du tissu artistique, de la diversité culturelle, de la prise de risque.
Et c’est aussi l’uniformisation insidieuse qui menace : si l’IA ne puise que dans des œuvres passées, analysées statistiquement, elle finit par reproduire le déjà-vu, le consensuel, le standardisé. Le rôle de l’artiste, au contraire, est de décaler, d’innover, de heurter parfois. Ce que McCartney, Lennon, Harrison et Starr ont incarné dans les années 60, c’est justement cela : une rupture, une prise de liberté sonore et poétique.
La parole de Paul : un poids moral
À 82 ans, Paul McCartney n’a rien perdu de sa capacité à mobiliser. Il incarne, comme peu d’autres, une conscience artistique globale, mêlant expérience, stature et lucidité. Sa signature au bas de cette lettre n’est pas un geste symbolique : c’est un acte politique. C’est le témoignage d’un homme qui, ayant tout connu – la gloire, l’innovation, les révolutions technologiques – continue de défendre la dignité de l’acte créatif.
Cette lutte, McCartney la mène non pas pour lui – sa légende est assurée – mais pour ceux qui viennent : les jeunes artistes, les compositeurs émergents, les écrivains précaires, les poètes de demain. En cela, il rejoint une tradition de musiciens engagés, de Bob Dylan à Kate Bush, pour qui le droit d’auteur n’est pas un privilège, mais un fondement.
Le gouvernement sous pression
Face à cette mobilisation, l’exécutif britannique a réagi prudemment. Dans un communiqué, un porte-parole du gouvernement a déclaré : « Nous voulons que nos industries créatives et les entreprises d’IA prospèrent. C’est pourquoi nous avons lancé une consultation sur des mesures équilibrées. » Mais sans engagement ferme.
La décision du Parlement – et notamment du vote à la Chambre des Lords prévu le 12 mai – pourrait donc s’avérer décisive. Un refus d’adopter l’amendement serait interprété comme un désaveu envers les 2,4 millions de professionnels du secteur créatif, mais aussi comme un blanc-seing donné aux plateformes d’IA.
Une affaire de civilisation
En définitive, ce débat n’est pas technique. Il ne porte pas seulement sur une ligne de code, un corpus d’entraînement ou une licence d’exploitation. Il touche à l’essence même de notre culture. À la question de savoir si nous voulons que la musique, la littérature, l’image, la pensée, soient produites par des êtres humains inspirés… ou régurgitées par des machines affamées de données.
Paul McCartney, en appelant à protéger le droit d’auteur, nous invite à choisir. À préférer le souffle à la synthèse, l’inspiration à l’imitation, la voix à la voix de synthèse.
Et si, comme il l’affirmait dans The End, la dernière chanson collective des Beatles : « And in the end, the love you take is equal to the love you make », alors peut-être faut-il aussi dire : le droit que tu défends est égal à la création que tu mérites.
